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Lier la nutrition à la révolution des données

Lawrence Haddad

Entretien avec Lawrence Haddad, chargé principal de recherche à l’Institut International de Recherche sur les Politiques alimentaires (IFPRI).

Pourquoi les données relatives à la nutrition sont-elles actuellement sous les feux des projecteurs et quel est l’enjeu exactement?

La Deuxième Conférence internationale sur la Nutrition (ICN2), une réunion intergouvernementale de haut niveau qui s’est tenue à Rome en novembre 2014, était destinée à attirer l’attention mondiale sur la malnutrition sous toutes ses formes. Elle a été l’occasion de publier le tout premier Rapport mondial sur la Nutrition rédigé par un consortium international d’experts. Cet ouvrage exhaustif donne à voir les différents niveaux de malnutrition dans le monde (notamment 193 profils nationaux). Plus que jamais, une révolution des données sur la nutrition s’impose, car le problème de la malnutrition affecte tous les pays et il ne sera pas résolu sans une action concertée. Il nous faut des données pour orienter et stimuler une action plus intensive.

Vous dites que nous avons besoin d’une « révolution » des données sur la nutrition. Que voulez-vous dire quand vous affirmez que les systèmes de données sont bloqués au 20e siècle?

Essentiellement, parce qu’aujourd’hui, la collecte de données dans le domaine de la nutrition est identique à celle des années 90 ou même 80. Les enquêtes sur la nutrition sont organisées tous les cinq ans, et celles sur les micronutriments sont encore moins fréquentes. Les politiques économiques se fondent sur des données mises à jour, mais les politiques de nutrition, apparemment, peuvent s’en passer. Et bien non, elles ne le peuvent pas. Nous devons profiter des technologies mobiles, les tablettes Android, internet et les téléphones mobiles bon marché devraient être utilisés. Avec ces outils, il serait possible de réaliser des enquêtes simples sur une base annuelle.

Quand je parle d’une révolution, je pense aussi à une révolution des mentalités. Nous devons devenir plus inventifs. La technologie peut aider mais elle ne suffit pas. Nous devons stimuler la demande de données. À ce niveau aussi, les technologies peuvent apporter beaucoup; je pense aux médias sociaux, qui permettent à la société civile de s’exprimer. La révolution des données est un appel à de meilleures données, mais également une façon différente de penser les données en termes de coûts et de bénéfices mais aussi en termes de soutien à des actions efficaces grâce à de meilleures données et d’arrêt, d’actions inefficaces.

Qui mettra en œuvre cette révolution? Qui utilisera les données?

Les agences gouvernementales volontaires mettront en œuvre cette révolution. Les agences des NU peuvent également contribuer au développement des capacités. Du côté de la demande, la société civile a un rôle vital à jouer. Je voudrais vous donner un exemple. J’étais récemment en Zambie. L’Alliance de la Société civile pour améliorer la Nutrition, un groupe d’OSC (organisation de la société civile), vient juste de tenter de déterminer quelle proportion du budget national est allouée à la nutrition. Ils ont réussi à obtenir les chiffres, même s’ils ont dû pour cela analyser le budget national (un énorme document comptant des milliers de pages). Même si cela a été difficile, ils ont pu calculer que seul 0,2% du budget était consacré à la nutrition. Ils ont diffusé les chiffres sur le web, et de nombreuses personnes ont pu les voir. Et en fait, de nombreuses personnes ont réagi. Ainsi, les données peuvent être utilisées pour mettre la pression sur les gouvernements et les aider. Pour moi, il ne s’agit pas seulement de montrer du doigt certains gouvernements, mais aussi de les guider.

Les données sont coûteuses. Comment pouvons-nous justifier un retour sur investissement alors que les gouvernements réduisent les financements pour la recherche?

Très récemment, un nouvel article de l’économiste Morten Jerven publié sous la bannière du Copenhagen Consensus Centre, posait la question générale suivante: une révolution des données est-elle un bon investissement pour les ODD (Objectifs de Développement Durable)? Sa réponse est un « non » retentissant. M. Jerven évalue la collecte de données nécessaires pour les OMD (Objectifs du Millénaire pour le Développement) à un milliard de dollars par an (tous les ODM inclus, pour tous les pays et toute la période). S’il pense que c’est beaucoup, j’ai plutôt tendance à penser que ce n’est pas tant que ça; surtout si l’on considère tous les OMD et tous les pays. Tous les projets de développement dans le monde consacrent au moins 1 % de leur budget au suivi et à l’évaluation. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les données sur la nutrition? Je suis d’avis que l’aspect des coûts n’est pas un argument. De plus, quelle l’alternative s’offre à nous: deviner?

Il est essentiel de disposer de données plus précises. L’Inde, par exemple, fondait jusqu’il y a peu ses politiques sur des enquêtes de 2006. Il n’y a pas eu d’enquête nationale sur le rachitisme depuis près de 10 ans. Néanmoins, les choses changent actuellement en Inde et j’espère que nous pourrons être beaucoup plus optimistes concernant les données sur la nutrition dans ce pays dans un avenir proche.

Qu’entendez-vous par la « démocratisation des données sur la nutrition » ? Comment les données peuvent-elles être converties en savoir utile pour les communautés?

La première étape de la démocratisation consiste à avoir accès aux données. De nombreuses informations ne sont tout simplement pas dans le domaine public. Lorsqu’elles sont disponibles, elles sont souvent difficiles à trouver: les données spécifiques sur la nutrition sont souvent disséminées dans de vastes documents, elles sont brutes et fragmentées. Il faut beaucoup de travail pour les rendre exploitables et compréhensibles.

La communauté de la recherche a l’obligation de traiter cette information et de la rendre disponible. Je considère que les institutions financées par des fonds publics (instituts de recherche, agences des NU, gouvernements, de nombreuses ONG) devraient toutes divulguer les données sur lesquelles se fondent leurs recherches et faciliter leur utilisation. Il est évidemment plus difficile pour le secteur privé de faire de même, pour des raisons à la fois légales et commerciales. La seconde étape consiste à fournir ces données aux communautés. Les activistes ont besoin des données sinon, les gouvernements peuvent tout simplement faire fi de leur influence. Nous avons besoin de plus d’innovation au sein des communautés. En Ouganda, un travail a été effectué en vue d’évaluer si des mécanismes de retour d’information de la part de la communauté amélioraient les services de santé. C’était le cas, et de manière très significative. Nous ne procédons pas de même avec la nutrition alors que nous devrions car l’application des programmes nutritionnels doit être améliorée.

Vous avez récemment publié un article sur votre blog où vous vous demandez quel rôle joue la nutrition dans les ODD. Pourquoi est-ce important?

C’est important parce que les ODD constituent le principal mécanisme de reddition de comptes pour le monde et les gouvernements. Ils orienteront les investissements dans les 15 prochaines années. La nutrition risque de manquer le coche. Actuellement, deux indicateurs sont pris en compte, mais il faudrait ajouter les 6 indicateurs de l’AMS (Assemblée mondiale de la Santé) ainsi qu’un indicateur mesurant la diversité alimentaire chez les femmes adultes. N’avoir que 2 indicateurs, sur les 169 que comptent les ODD, pour un Etat qui explique 45% de la mortalité à moins de 5 ans et réduit le PIB de 8 à 11 %: il y a clairement quelque chose qui ne va pas du tout.