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Les communautés de pratiques au XXIe siècle

Bev et Etienne Wenger-Trayner

Comment les communautés de pratiques ont-elles évolué au fil des années, notamment avec l’avènement d’Internet et des médias sociaux ?

B : Les communautés de pratiques en elles-mêmes n’ont pas changé, mais les moyens dont elles disposent pour se rencontrer se sont multipliés. Il y a donc davantage d’espaces de rencontre.

E : Internet et les médias sociaux permettent de faire abstraction du temps et de l’espace. Les communautés de pratiques peuvent désormais réunir des personnes issues du monde entier, quel que soit le fuseau horaire concerné. C’est là la grande différence par rapport au passé.

B : Les communautés de pratiques sont donc de plus en plus diversifiées. Selon moi, c’est de cette manière qu’elles ont évolué.

E : Je pense que les communautés de pratiques ont aussi évolué autrement. Internet a également permis à de nombreux individus de participer à certaines communautés de manière plutôt passive. Ainsi, les membres, même s’ils ne sont pas particulièrement actifs, bénéficient toutefois de l’apprentissage.

Il est par conséquent devenu plus simple d’établir une communauté de pratiques ?

B : C’est devenu plus compliqué. La mise au point de la technologie adéquate ne suffit pas à établir une communauté de pratiques, laquelle repose sur ses membres et l’apprentissage.

E : Certaines personnes ouvrent une communauté de pratiques sans aucun membre. Si personne ne participe, ce n’en est pas une. Ceux qui initient les communautés de pratiques négligent donc parfois cette tâche sociale essentielle consistant à réunir des participants.

Pourriez-vous décrire le rôle joué par les communautés de pratiques dans la gestion des connaissances ?

E : Historiquement, les communautés de pratiques préservaient le domaine de la gestion des connaissances. Puis ce domaine est devenu fortement axé sur les technologies, avec notamment la création de bases de connaissances. Le concept de communauté de pratiques a permis de repenser les connaissances en tant que propriété des communautés, résultat des échanges entre les individus. À la fin des années 1990, ce nouveau mode de pensée a réellement transformé le domaine de la gestion des connaissances en offrant une nouvelle manière de conceptualiser l’existence des connaissances au sein d’une organisation. Il a également transformé les communautés de pratiques dans le sens où les individus se sont rendus compte qu’ils pouvaient eux-mêmes créer et développer leur propre communauté. Elles sont devenues beaucoup plus actives qu’au départ. Désormais, les participants deviennent de plus en plus des acteurs.

Quelles sont les conditions nécessaires pour faire prospérer une communauté de pratiques ?

B : Le plus important est que les membres aient une préoccupation particulière et reconnaissent qu’ils la partagent avec les autres personnes assises autour de la table.

E : En fin de compte, la création de valeur est la solution. L’important est de rassembler des personnes ayant besoin les unes des autres pour apprendre. De plus, cela génère de la valeur pour l’organisation qui nécessite également des capacités pour atteindre ses objectifs. Les technologies peuvent également représenter un danger. Elles permettent de rassembler les individus plus facilement, mais ceux-ci font moins attention aux raisons pour lesquelles ils devraient rejoindre les communautés de pratiques, et à ce qui est créé.

B : Et si les individus ne voient pas l’intérêt de se réunir, alors aucune confiance ne sera jamais portée aux interactions, et il n’y aura aucun attachement au dialogue.

Quel est le lien entre l’apprentissage et l’identité humaine ?

E : Il est certain que l’appartenance à une communauté au sein de laquelle on peut prétendre être un membre compétent permet de contribuer à la construction d’une identité liée à ce domaine.

B : Aujourd’hui, les individus ont une identité liée à la communauté de pratiques, mais vivent dans des régions où il existe de nombreuses communautés de pratiques rivales. Ils doivent alors choisir celles auxquelles ils appartiennent, et déterminer les efforts à déployer pour chacune d’entre elles. Les individus construisent donc leur identité en fonction de ces différentes communautés de pratiques.

E : L’un des aspects principaux qui caractérisent la vie au XXIe siècle est la rupture du parallélisme entre identité et communauté. Je pense que cette rupture fait désormais porter une certaine partie du fardeau de l’identité à l’individu. C’est comme vivre dans un petit village, il y a 300 ou 400 ans. Imaginez que vous passez toute votre vie dans ce village à exercer une seule pratique et que la communauté effectue une grande part de votre travail. La communauté définit ce que signifie être quelqu’un de bien, le sens de la possession de connaissances. Tout ce que vous avez à faire, c’est appartenir à cette communauté, et vous héritez alors de tout le travail qu’elle a accompli. Mais si vous ne cessez de voyager d’une communauté à l’autre, la signification du savoir et des connaissances devient alors beaucoup plus personnelle.

Je pense que toute la notion d’identité a été négligée dans le domaine de la gestion des connaissances. La gestion des connaissances doit impliquer tout notre être car comprendre l’importance de posséder des connaissances nécessite beaucoup de travail de la part des individus qui doivent apprendre à déterminer les éléments auxquels ils doivent faire attention. Il s’agit d’un aspect particulièrement intéressant du XXIe siècle.