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L'occupation illégale des sols vue du ciel

N. Kant, T. Bewick et C. Ellis

Les drones ont le potentiel d’autonomiser les communautés indigènes afin qu’elles deviennent des partenaires à part entière dans les efforts pour protéger leurs territoires et leurs ressources naturelles.

Partout en Amérique, les menaces auxquelles sont confrontés les territoires des communautés forestières autochtones se multiplient, à mesure que la demande globale de ressources foncières et forestières progresse. Les bûcherons ainsi que d’autres envahisseurs non autochtones pénètrent illégalement les territoires indigènes pour abattre de précieux arbres ou brûler et défricher de vastes étendues boisées. Les nouvelles technologies telles que les drones, appelés dans le monde anglophone « véhicules aériens sans pilote (UAV) », offrent l’opportunité sans précédent de rendre les communautés autonomes en termes de défense de leurs territoires et ressources naturelles. Cette technologie leur permet de surveiller leurs terres en temps réel, d’enregistrer une preuve visuelle de toute intrusion, et de déposer plainte en se basant sur cette preuve.

Certaines communautés autochtones du Panama utilisent déjà les drones pour protéger la forêt tropicale. Un peu moins de 70 pour cent de la forêt tropicale encore intacte est gérée par des peuples autochtones. Les communautés indigènes considèrent la forêt comme une composante de leur culture et de leur patrimoine ; elles respectent et comprennent sa valeur et la protègent pour les générations futures. En général, les nouveaux venus voient plutôt la forêt tropicale comme une ressource à exploiter à court terme, notamment en abattant de vieux peuplements de bois tropical et en défrichant des zones boisées pour l’élevage extensif de bétail.

Les communautés indigènes du Panama ont commencé à utiliser des drones en 2015, grâce au soutien de la Rainforest Foundation US et de la petite entreprise Tushevs Aerials qui conçoit et construit des drones et traite les données obtenues pour créer des cartes ou des modèles numériques 3D. Depuis le début du projet, les drones ont pu documenter avec succès l’occupation illégale des sols ainsi que les activités d’abattage illicites par des groupes non autochtones.

Des envahisseurs armés

La forte déforestation de la région panaméenne de Darien illustre parfaitement cette dynamique. Des oasis de forêt tropicale ont pu résister à la pression extérieure des envahisseurs grâce aux communautés autochtones qui les peuplent et les protègent. En utilisant un drone personnalisé à voilure fixe, les peuples Emberá (proches de la communauté de Puerto Indio) ont pu observer et étudier plus de 200 hectares de forêt convertie et occupée illégalement par de grands éleveurs de bovins.

Les zones boisées occupées et converties se trouvaient à plusieurs kilomètres des habitations de la communauté autochtone. En raison des tensions avec les envahisseurs, souvent armés et violents, ses membres n’avaient pas pu accéder à ce territoire occupé et documenter les activités d’élevage illicites. Grâce aux drones, ils ont rapidement collecté des données, en toute sécurité. Celles-ci ont constitué la preuve d’une intrusion sur leurs territoires.

Tino Quintana, le cacique ou chef traditionnel du territoire ancestral de 440 000 hectares, s’est occupé de présenter les résultats de l’étude du drone aux membres de plusieurs autres communautés Emberá. Ces communautés collaborent désormais en utilisant les photos aériennes pour déposer des plaintes officielles auprès des autorités régionales. Le gouvernement a promis d’évacuer les occupants, et les communautés Emberá prévoient de reboiser la région.

Apporter des preuves

Les gouvernements sont souvent confrontés à des pénuries de ressources, et il leur est impossible de répondre à toutes les demandes d’intervention. La documentation explicite des drones sur le plan spatial concernant l’abattage illégal et l’occupation illicite des sols aide les agences gouvernementales à hiérarchiser leurs efforts car elle garantit qu’une inspection d’une semaine sur le terrain générera suffisamment de preuves pour justifier une intervention gouvernementale.

Cette expérience a suscité un intérêt accru pour la technologie des drones parmi les communautés autochtones du Panama oriental et poussé d’autres chefs à demander le soutien des drones.

Diogracio Puchicama, un chef autochtone Wounaan menacé depuis de nombreuses années par les bûcherons et les occupants illégaux en raison de ses efforts pour protéger 20 000 hectares de forêt tropicale sur le littoral Pacifique, a soumis les preuves apportées par les drones aux autorités environnementales. Impressionné par le géoréférencement précis des photos qui documentaient la destruction de la forêt, le Ministère de l’environnement a promis de renforcer sa présence dans la région et de faire respecter la loi.

Fin janvier 2016, Diogracio Puchicama rapportait que les autorités avaient effectué des patrouilles constantes dans le district of Platanares, et que la plupart des envahisseurs avaient été expulsés, du moins temporairement. « Cela fait plus de cinq ans que je dénonce les bûcherons illégaux à Platanares et les autorités n’ont jamais rien fait, elles n’ont pas bougé le petit doigt », a déclaré Diogracio Puchicama. « Maintenant qu’elles ont compris que nous avons le drone, elles font leur travail et elles appliquent la loi. C’est un bon signe. »

Protection des droits indigènes

Les communautés Emberá et Wounaan prévoient de faire voler des drones dans au moins six autres communautés autochtones du Paname, en collaboration avec la Rainforest Foundation US et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (ONUAA). Elles utiliseront les photos pour sensibiliser les communautés locales quant à la poursuite de la destruction illégale et non surveillée de la forêt sur leurs territoires traditionnels et, si nécessaire, pour documenter et dénoncer cette destruction auprès des autorités. Elles feront également appel aux photographies aériennes pour faire comprendre l’importance des forêts aux Panaméens et illustrer le rôle essentiel des peuples autochtones dans leur conservation.

L’expérience du Panama montre que les drones ont le pouvoir de faire pencher la balance en faveur des communautés indigènes, lesquelles jouent un rôle actif dans la protection de leurs terres et deviennent des partenaires à part entière, et non plus de simples bénéficiaires, pour les agences gouvernementales et les organisations de la société civile impliquées dans la conservation et la protection des droits.

Les communautés des peuples autochtones, les organisations et leurs partenaires de la société civile dans la région et au-delà se montrent désormais très intéressés par le recours aux drones en vue de conserver et de protéger les droits des autochtones et leurs territoires. Des discussions sont actuellement en cours avec l’Alliance méso-américaine des Peuples et des Forêts en ce qui concerne l’utilisation de drones en Amérique centrale et avec un réseau de peuples autochtones en Bolivie. Des communautés autochtones de Guyane et d’Indonésie font déjà appel aux drones pour cartographier leurs terres. En Afrique également, la communauté Shompole Maasai du Kenya et un forestier de la République démocratique du Congo envisagent d’utiliser cette technologie. Tout cela montre que le monde entier s’intéresse de plus en plus à l’utilisation des drones pour surveiller l’occupation illégale des sols des territoires indigènes.

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Liens connexes

Vidéo sur la cartographie des occupations des sols dans la Emberá-Wounaan Comarca grâce à l’utilisation de drones
https://goo.gl/EaPwii

Vidéo présentant un modèle 3D de la région autochtone étudiée par des drones au Panama.
https://goo.gl/IWTo2G

Article et vidéo sur une formation à l’utilisation de drones par des communautés autochtones du Pérou
https://goo.gl/u8Bv2v