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Au-delà des téléphones portables

B. Addom, D. Tricarico et T. Palmer

La téléphonie mobile au service de l’agriculture a contribué efficacement à l’évolution actuelle du secteur des ICT4Ag. Les rédacteurs invités du présent numéro prévoient que les répercussions sur le secteur seront encore plus importantes si l’on parvient à établir des partenariats inter-canaux pour les projets faisant appel aux ICT4Ag.  

Parmi le groupe des États d’Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP), près de 200 millions de personnes dépendent de l’agriculture pour survivre. La plupart vivent en Afrique sub-saharienne. Les petits exploitants agricoles représentent la majorité d’entre elles. Loin des zones urbaines, ils ont un accès limité aux services d’assistance technique ou financiers. Les TIC peuvent améliorer cette accessibilité. La téléphonie mobile, dispositif de communication portable et peu onéreux, peut être utilisée afin d’avoir accès à des informations et effectuer des transactions financières. Au premier trimestre 2015, près de la moitié de la population des pays en développement possédait un téléphone portable. La création de services de téléphonie mobile renforcés par des circuits de médias alternatifs (télévision, radio et Internet) permettra d’élargir le marché potentiel en incluant des services plus que nécessaires. 

Les opportunités offertes par la téléphonie mobile

Les petits exploitants agricoles sont généralement mal desservis dans trois domaines clés où les téléphones portables peuvent jouer un rôle significatif :

Premièrement, les téléphones portables peuvent aider à combler le déficit d’informations dont souffrent les travailleurs agricoles. Les petits exploitants s’appuient sur les connaissances traditionnelles dans le domaine des cultures, de l’élevage, de la commercialisation et des prévisions météorologiques. Or ce savoir qui peut être difficilement accessible n’est souvent pas fiable. Le service à valeur ajoutée dans le domaine agricole (SAV agricole) peut apporter une solution à ce défi. En Tanzanie, par exemple, l’opérateur mobile Tigo, l’un des bénéficiaires de l’initiative mFarmer mise en place par la GSM Association, fournit des renseignements en agronomie, ainsi que des informations sur les prix du marché et des prévisions météorologiques à court terme par le biais de son service Tigo Kilimo. En décembre 2014, ce service comptait environ 400 000 utilisateurs enregistrés. 

La téléphonie mobile permet également de lutter contre les dysfonctionnements de la chaîne d’approvisionnement : l’insuffisance des moyens logistiques et la faiblesse des infrastructures dans les zones rurales sont souvent à l’origine du gaspillage de produits agricoles et d’autres ressources.  Des solutions interentreprises, comme la Farmforce de la société Sygenta, permettent aux entreprises agricoles de gérer les relations et les transactions avec leurs petits fournisseurs au moyen de téléphones portables ordinaires (via SMS) et de Smartphones (via des applications), tout en améliorant les normes et l’efficacité de la production, ainsi que la traçabilité tout au long de la chaîne d’approvisionnement.

Enfin, les téléphones portables peuvent faciliter l’accès aux services financiers. Les paysans ne disposent pas toujours d’un accès aisé aux capitaux et n’ont donc pas la possibilité d’investir dans de nouvelles technologies agricoles. Les services bancaires mobiles permettent d’octroyer aux petits exploitants des prêts, ainsi qu’une épargne rémunérée ou des subventions électroniques pour les engrais. Une assurance agricole contractée par téléphone portable peut réduire les risques liés à la production, comme par exemple en cas de changements et d’aléas climatiques.

La mise en place de l’argent mobile sur le marché rural est un tout nouveau domaine prometteur pour les opérateurs de téléphonie mobile ; c’est la raison pour laquelle nous ne disposons que de peu d’exemples des meilleures pratiques en la matière. Cependant, l’opérateur Vodafone à ouvert la voie avec Connected Farmer en Afrique de l’Est où le système M-Pesa permet aux exploitants agricoles d’épargner et d’investir.

Le paysage de l’agriculture mobile 

Le service « deployment tracker » de la GSM Association suit les progrès de 124 services agricoles mobiles (mAgri) à l’échelon planétaire. La majorité des services mis en place dans ces régions sont des services B2C fournissant des informations propres au domaine agricole.

En Afrique sub-saharienne, Asie du Sud, Amérique latine et Caraïbes, la GSM Association prévoit 47 millions d’utilisateurs potentiels de SAV agricoles d’ici fin 2015. Étant donné que les opérateurs mobiles et les fournisseurs de SAV se concentrent davantage sur les zones mal desservies, on prévoit de passer de 47 millions à plus de 90 millions en 2020.

L’Inde abrite le marché potentiel le plus important au monde (22 millions d’utilisateurs en 2015). Suivie de l’Afrique de l’Est.

Parmi les États ACP, le Ghana et Haïti sont deux marchés prometteurs. Le Ghana a tiré profit de la présence des technologies panafricaines et des fournisseurs de contenu comme Esoko, dont les services ciblent les petits exploitants agricoles. Si de nouveaux opérateurs venaient à investir dans des services agricoles mobiles, le pays atteindrait près de deux millions d’utilisateurs de SAV agricoles à l’horizon 2020. La technologie mobile présente un grand potentiel pour lutter contre la pauvreté à Haïti. Près de 75 % de la population et plus de la moitié de la main-d’œuvre active qui travaille dans le domaine de l’agriculture possèdent un téléphone portable La mise en place de plus de services mobiles ciblant la population rurale pourrait jouer un rôle significatif pour améliorer la productivité agricole qui est actuellement très faible, avec un rendement céréalier d’à peine un peu plus d’une tonne par hectare.

L’expérience de la GSM Association a montré que ces services progressent plus rapidement au sein des marchés où l’écosystème du contenu est plus avancé. L’investissement public et les partenariats entre les secteurs public et privé deviennent des outils essentiels pour étendre la connectivité, les services et les informations. La mise en place de partenariats entre opérateurs mobiles, fournisseurs de SAV agricoles, fournisseurs de contenu, institutions gouvernementales, industrie agroalimentaire et autres acteurs de la chaîne de valeur est fondamentale pour la création de tels écosystèmes. Toutefois, ces partenariats sont souvent difficiles à établir car les différents acteurs poursuivent des objectifs différents.

Au-delà des téléphones portables

Un projet du CTA (Wageningen, Pays-Bas), créant une base de données Apps4Ag, met à jour de nombreuses solutions TIC en utilisant des canaux des TIC différents des téléphones portables (vidéo, radio, Web et animations). Cela met en évidence la diversité des applications TIC et le peu de cohérence au sein des processus de développement. Au lieu d’exploiter plusieurs canaux, la plupart des SAV se concentrent sur le potentiel d’un seul canal pour séduire leurs utilisateurs.

Comme c’est le cas au sein de l’écosystème agricole mobile, les partenariats entre les fournisseurs de TIC ne se font pas toujours sans problèmes (délais divergents, concurrence pour les ressources…). Toutefois, une convention du CTA (octobre 2014) démontre que les perspectives sont bonnes pour les produits ICT4Ag inter-canaux, avec une réelle volonté d’établir des collaborations entre différents canaux pour augmenter leur impact.

On pourra s’inspirer des projets n’entrant pas dans le cadre des ICT4Ag, comme BBC Janala, une initiative associant un feuilleton télévisé à plusieurs autres canaux. Cette solution permet de toucher 28 millions d’utilisateurs. Il est difficile de mettre en place des partenariats entre différentes organisations, mais l’impact potentiel sur les utilisateurs finaux est bien plus important.