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Encourager les agriculteurs à participer à l’innovation

Ruth Brännvall

Ignitia a développé une technologie qui fait beaucoup parler d’elle et qui permet aux petits exploitants agricoles d’Afrique de l’Ouest d’accéder à des prévisions météorologiques fiables. Collaborer avec les partenaires locaux et mettre en place un système fiable de mesure de l’impact étaient des conditions essentielles à l’établissement d’un climat de confiance.

Le monde des TIC offre quelques exemples concluants de solutions techniquement avancées ayant révolutionné les marchés marginalisés. Parmi elles, on peut entre autres citer la solution de paiement M-Pesa. On observe cependant que ce genre d’initiatives vient à manquer parmi les petites et moyennes entreprises (PME) et les nouvelles entreprises. De nombreuses sociétés parviennent à présenter un projet pilote prometteur, mais éprouvent beaucoup de difficultés à le développer à plus grande échelle. Les causes de ces difficultés demeurent encore nébuleuses. De plus, à l’exception d’une poignée d’accélérateurs d’entreprises tels que Dasra (Inde), le Unreasonable Institute (États-Unis) et Villgro (Bangladesh), les ressources actuellement disponibles pour déployer des stratégies d’échelle dans les marchés marginalisés ne permettent pas de préparer ou d’orienter correctement les entrepreneurs dans leurs choix.

Le Royal Institute of Technology de Suède a réalisé une étude longitudinale sur la manière dont les entrepreneurs pouvaient utiliser l’innovation pour se développer en collaborant avec des utilisateurs finaux pauvres, souvent sous-alphabétisés, qui vivent en milieu rural. Ignitia, une entreprise basée en Suède qui possède des filiales au Ghana et au Nigeria, a pris part à cette étude. Tout a commencé lorsqu’un jeune météorologue a réalisé qu’il n’existait aucun modèle météorologique fiable pour l’Afrique. Les prévisions existantes étaient plus souvent fausses que vraies, ce qui obligeait les agriculteurs à prévoir eux-mêmes les changements météorologiques en observant la nature. Or, de bonnes prévisions sont essentielles pour savoir s’il va pleuvoir ou non et déterminer si les précipitations seront suffisantes pour les semis, l’épandage et la récolte. En Afrique de l’Ouest, peu d’exploitations disposent d’un système d’irrigation et, compte tenu de leur faible productivité, l’achat d’intrants de qualité représente un risque économique si ces intrants sont susceptibles d’être jetés car l’agriculteur ignore si le mois à venir sera plus sec ou plus humide que la norme.

Trouver des partenaires locaux

Une équipe de jeunes entrepreneurs a décidé de lancer le projet Ignitia à Accra et a élaboré un modèle avancé de prévisions météorologiques. Leur objectif était de fournir un modèle de prévisions à deux jours, si simple qu’il puisse être disponible sur le téléphone le plus rudimentaire, le tout pour un coût le moins élevé possible. Les prévisions devaient toutefois être exactes et précises et ce, non seulement pour une région donnée mais aussi pour chacune des exploitations individuelles.

L’un des premiers défis pratiques que l’équipe d’Ignitia a dû relever a été de résoudre le problème des coupures d’électricité régulières. Pour ce faire, les jeunes entrepreneurs ont décidé d’installer des superordinateurs, indispensables pour le traitement des quantités astronomiques d’informations satellites ainsi que pour le bon fonctionnement des algorithmes qu’ils avaient développés en Suède, et non au Ghana. Après deux ans (et un total de 15 années de travail) de recherche et de développement, le modèle de prévisions tropicales de haute résolution a pu être expérimenté auprès des agriculteurs du nord du Ghana.

Le modèle d’entreprise a été testé pendant la phase pilote. Il s’agissait dans un premier temps d’entrer en contact avec des partenaires locaux tels que des coopératives agricoles et des ONG afin de promouvoir le service d’Ignitia auprès des agriculteurs et de les former à l’utiliser. Si ces organisations percevaient le service comme un outil permettant d’augmenter la productivité, elles seraient alors susceptibles de l’acheter pour leurs agriculteurs. C’est pourquoi Ignitia a sondé les associations d’agriculteurs locales ainsi que les sociétés internationales de développement à la recherche du partenaire idéal. Par ailleurs, l’entreprise a également effectué des recherches sur les pratiques agricoles de la région pour mieux comprendre comment les agriculteurs pourraient utiliser les prévisions en fonction de leur type de cultures et de la méthode de production utilisée.

Les partenaires locaux sont devenus des acteurs clés du processus. En effet, ils ont partagé leur impression sur la fiabilité des prévisions sur le long terme et ont permis à Ignitia d’évaluer l’impact de son service sur le comportement des agriculteurs. Maintenant que ces données ont été confirmées et que l’impact sur les agriculteurs est connu, Ignitia est davantage en mesure d’approcher d’autres partenaires, étape essentielle pour atteindre les agriculteurs les plus pauvres et les plus isolés d’Afrique de l’Ouest, ainsi que pour assurer la viabilité du modèle d’entreprise – les organisations partenaires locales payant pour le service des agriculteurs. L’autre piste de commercialisation du produit consiste à le rendre disponible à tous via un opérateur mobile à l’aide d’un simple code. Les utilisateurs ne paieraient dès lors que quelques centimes par jour pour le crédit mobile qu’ils ont utilisé.

Tirer des enseignements de la collaboration avec les utilisateurs analphabètes

Les développeurs d’Ignitia sont partis du principe que des symboles de nuage, de pluie et de soleil aideraient les utilisateurs sous-alphabétisés et analphabètes à comprendre les prévisions météorologiques. Outre ces symboles, chaque prévision était également notée sur une échelle de 1 à 3 en fonction de sa fiabilité, mais ces chiffres prêtaient à confusion. Ignitia a alors pris la décision de former les utilisateurs plutôt que de retirer les indications chiffrées du message de peur que ce dernier ne soit interprété, à tort, comme un choix arbitraire plutôt qu’une prévision. Par ailleurs, quand le personnel international d’une ONG a relevé des dysfonctionnements au niveau des symboles, ceux-ci ont également été remplacés par des mots. Bien qu’analphabètes, les utilisateurs se sont montrés parfaitement capables de reconnaître les quelques mots utilisés dans les prévisions.

Toute start-up est confrontée à une série de retours mitigés de la part de ses utilisateurs et de ses clients. Cela ne signifie en rien que des transformations ne soient pas nécessaires, mais bien qu’elles doivent servir de base au développement futur des services TIC et aux décisions de la start-up en question. Ignitia peut compter sur le soutien d’une équipe marketing compétente dans le domaine de l’anthropologie, qui a mis en place un procédé de prototypage rapide pour tester ses idées. Apprendre à connaître les marchés et les utilisateurs, dont les préférences varient énormément dans des pays aussi diversifiés que ceux de l’Afrique de l’Ouest, prend du temps et nécessite d’expérimenter différentes approches. Observer les habitudes et les changements de comportements de la population face à l’utilisation des services technologiques peut parfois s’avérer plus efficace que de sonder la communauté pour surmonter les barrières linguistiques et éviter les réponses tronquées. Toutefois, cela est rarement faisable pour une petite entreprise qui dispose de ressources très limitées.

Mesurer l’impact

Dans le cas d’Ignitia, des études externes ont démontré à l’entreprise que sa technologie aidait les petits exploitants à augmenter leur productivité, ce qui pouvait conduire à l’obtention d’un meilleur statut économique et à la réduction de la pauvreté. Toute entreprise qui développe un outil de décision pour des agriculteurs doit avant tout mesurer l’impact de son produit, c’est-à-dire les changements opérés par ce produit sur le comportement des agriculteurs. Elle doit ensuite tenter d’anticiper l’effet de ce changement. L’agriculteur qui peut prévoir les précipitations avec plus de précision grâce à un outil technologique pourrait, par exemple, investir dans du matériel de meilleure qualité et acheter plus d’engrais, ce qui lui permettra alors d’augmenter ses récoltes. Une étude menée par des étudiants de l’université de Yale a confirmé à Ignitia que son service influence le comportement des agriculteurs et que ces derniers partagent souvent les prévisions avec leur voisinage.

Les entrepreneurs d’Ignitia ont également dû faire face aux doutes et aux critiques sévères d’institutions météorologiques internationales pour avoir affirmé qu’ils avaient obtenu des résultats plus fiables que certaines organisations mieux établies. Ce débat ne porte pas uniquement sur des considérations scientifiques ou sur l’outil qu’Ignitia est parvenu à développer, mais également en partie sur le fait que la start-up est une société privée qui commercialise son produit sur des marchés à faibles revenus. Or, une start-up qui perturbe un secteur traditionnel n’est pas toujours accueillie à bras ouverts.

Liens connexes 

Site officiel d’Ignitia