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Trouver un équilibre entre valeurs entrepreneuriales et impact social

Sheena Raikundalia

En Afrique, les entrepreneurs sociaux ont développé d’innovants modèles agricoles basés sur les TIC en vue de combiner profits et développement rural inclusif. Les principaux défis qu’ils rencontrent sont de s’agrandir et de percevoir des revenus tout en servant les communautés rurales les plus pauvres.

Le concept d’entrepreneuriat social, c’est-à-dire l’idée d’utiliser les entreprises pour résoudre d’importants problèmes environnementaux et sociaux, fait son chemin en Afrique de l’Est et notamment dans le domaine de l’agriculture. Les mauvaises pratiques agricoles et l’inefficacité de la transformation, du stockage et des infrastructures de la chaîne d’approvisionnement mènent au gaspillage et faussent les prix et l’offre. Pour les entrepreneurs sociaux, ces défis dans la chaîne de valeur alimentaire offrent des débouchés commerciaux.

Intellecap a analysé plus de 400 entreprises sociales situées en Afrique de l’Est, dont une grande partie travaille dans le secteur agricole. Les résultats de cette analyse figurent dans le Game Changers Report (2016). Le rapport classe les entreprises sociales en fonction de trois leviers qui s’appuient sur les interactions de ces entreprises avec la base de la pyramide (BdP) : accès, compétences et connaissances.

Cadre Accès/Compétences/Connaissances (Source: Intellecap 2016)

  Implication de la BdP Valeur ajoutée pour la BdP Modèles agricoles Marché ciblé
Accès En tant que consommateurs de produits et services de base Meilleur accès aux produits et services de base qui sont à la fois abordables et d’excellente qualité Intrants agricoles BdP en milieu rural et urbain
Compétences En tant que partenaires dans la chaîne de valeur de l’entreprise et/ou dans le développement des compétences Accroissement de la productivité et des rendements grâce au développement des compétences Renforcement des capacités des agriculteurs Marché rural, urbain et d’exportation (revenu moyen à élevé)
Connaissances En tant que consommateurs d’informations Plus grande sensibilisation à une meilleure qualité de vie et modification des comportements en ce sens Informations relatives aux bonnes pratiques agricoles BdP en milieu rural et urbain

Débouchés commerciaux

Tandis que les acteurs du secteur privé (qui incarnent une vision à court terme), les acteurs du secteur public (qui imposent des contraintes budgétaires) et la société civile (qui pose des limites entrepreneuriales) laissent la voie libre aux améliorations, il incombe aux entrepreneurs sociaux de prendre des mesures en combinant valeurs sociales et entrepreneuriales.

Esoko, par exemple, est une entreprise sociale qui a développé des applications qui forment et aident les agriculteurs à contrôler leur production, améliorer leur rendement et commercialiser leurs produits. Esoko effectue un suivi des données générées par les applications pour pouvoir les analyser et les utilise ensuite pour améliorer les rendements agricoles.

Il est possible de renforcer l’efficacité de l’octroi de prêts aux petits exploitants agricoles en analysant l’historique de crédit des clients potentiels des institutions financières. FarmDrive, par exemple, mène une évaluation du crédit des petits exploitants agricoles à l’aide d’une plateforme numérique de comptabilité. La technologie de l’entreprise permet aux agriculteurs de suivre leur productivité, leurs dépenses et leur chiffre d’affaire. Ces données sont analysées pour établir des modèles de performance. Ces informations aident les bailleurs de fonds à prendre des décisions en matière d’emprunt, sur la base des profils de crédit des emprunteurs.

Les petits vendeurs manquent d’argent et de temps pour parcourir de longues distances afin de se rendre sur les marchés ruraux éloignés et y acheter des fruits et légumes. C’est pourquoi l’entreprise sociale Twiga Foods a développé un instrument que les vendeurs peuvent utiliser pour commander des marchandises. Il livre directement les produits des agriculteurs aux vendeurs à un prix garanti. Les vendeurs peuvent effectuer des paiements flexibles en transférant de l’argent par l’intermédiaire de leur téléphone portable, en fonction de ce qu’ils vendent au cours de la journée. 

Défis rencontrés par les entreprises sociales

Les entrepreneurs sociaux qui servent les communautés rurales pauvres et éloignées font face à de nombreux obstacles. Même si, pour les entrepreneurs sociaux, la mission sociale est aussi importante que la rentabilité, il est indispensable que leurs activités leur fournissent des revenus. Le pouvoir d’achat limité d’une population rurale à faibles revenus constitue toutefois une contrainte majeure. Intellecap a remarqué que les entreprises sociales situées en Afrique de l’Est optent pour de nouvelles façons de rester abordables. Avant, créer des produits abordables équivalait à créer des produits à bas prix dotés de caractéristiques de base. Désormais, les entreprises sociales se concentrent sur la création de solutions de tarification et de paiement innovantes pour offrir des produits et des services complets. Elles utilisent des échelles tarifaires mobiles ou des remises spéciales pour les personnes ayant peu de moyens ou introduisent de nouveaux modèles de paiement.

Par exemple, il existe le modèle pay-as-you-go, également appelé modèle d’appropriation progressive ou encore modèle rent-to-own (location avec option d’achat). Les entreprises sociales utilisent ce modèle afin de fournir un financement des actifs ruraux aux populations à faibles revenus. Dans ce modèle, un consommateur paie un dépôt initial pour un actif et effectue des versements réguliers. Une fois que les versements sont payés pour compenser les coûts, le consommateur détient le produit et peut mettre un terme aux versements. 

Un autre défi pour les entreprises sociales est qu’elles doivent souvent développer des marchés, créer de la demande pour leur offre et informer les consommateurs. Le manque d’infrastructures et la mauvaise répartition géographique font qu’il est très coûteux pour les petites entreprises à portée limitée d’accéder à un réseau de milliers d’exploitations disparates tandis que les entreprises plus grandes sont confrontées à une multitude de problèmes logistiques.  Les goulets d’étranglement dans les transports peuvent aussi faire grimper les coûts. Le prix pour expédier un sac de rangement à partir de l’Asie vers un entrepôt à Nairobi est négligeable par rapport au prix que coûterait le transport du même sac de Nairobi vers une exploitation située dans la campagne kenyane. Par conséquent, l’expansion coûte cher aux entreprises sociales.

La marche à suivre

L’analyse menée par Intellecap a montré que l’Afrique de l’Est a assisté à l’essor de l’entrepreneuriat et de modèles commerciaux innovants. Deux facteurs sont également apparus comme étant la clé de la réussite. Premièrement, il est important de fournir un soutien à chaque étape de la chaîne de valeur. Les entreprises qui fournissent des intrants de qualité et des installations de transformation soutiennent le renforcement des capacités des agriculteurs et assure le renforcement des liens avec le marché. Ce modèle verrouille les flux de revenus et réunit les petits exploitants agricoles en coopératives afin de tirer profit des économies d’échelle tout en assurant que les exploitants agricoles bénéficient régulièrement d’une tarification équitable pour leurs produits. Deuxièmement, les entreprises doivent penser à tirer parti de la technologie. Les entreprises ayant accès aux données des clients peuvent recueillir, analyser et prédire les futures tendances, et mettre en évidence les débouchés commerciaux. En l’absence de ces données, les données sur les consommateurs restent bloquées au niveau des individus et des entreprises, et les réponses apportées aux défis ne sont que réactives.

Malgré de nombreux exemples d’entreprises sociales dans le domaine de l’e-agriculture, l’entrepreneuriat social en est encore à ses balbutiements en Afrique de l’Est, et plus de 60 % des entreprises interviewées dans le cadre de l’enquête avaient été créées il y a moins de cinq ans. Près de la moitié des entreprises n’ont pas atteint le seuil de rentabilité et 67 % perçoivent des revenus inférieurs à 100 000 USD. Des investissements allant de 100 000 USD à 500 000 USD sont indispensables pour la croissance de ces entreprises ; toutefois la demande pour ce genre d’investissements dépasse actuellement l’offre. C’est pourquoi les investisseurs d’impact axés sur l’Afrique de l’Est doivent concevoir des mécanismes de financement innovants tels que des plans d’investissement pluriannuels, des financements basés sur les résultats et d’autres formes de financement mixte, afin de répondre à la demande croissante. Grâce au financement et au soutien qu’elles reçoivent, les entreprises seront capables de s’adapter tout en créant simultanément les profits et l’impact dont elles ont tant besoin.

En fin de compte, les entrepreneurs sociaux ont besoin d’être fortement soutenus, non seulement dans le domaine financier mais aussi dans le domaine du renforcement des capacités et du réseautage. Ce soutien peut être offert par les gouvernements, les ONG, les donateurs, les acteurs du secteur privé (par exemple, les investisseurs providentiels ou les investisseurs d’impact) et par le nombre croissant d’organisations de soutien spécialisées dans l’entreprise sociale. Le soutien ne doit pas uniquement concerner l’entrepreneur social individuel mais doit chercher à créer l’écosystème parfait afin que l’entrepreneuriat social accomplisse sa mission sociale. Compte tenu du fait que ces écosystèmes sont moins développés dans les zones rurales, le soutien devra intégrer des mesures spéciales afin de garantir la réussite des entreprises sociales dans les milieux ruraux.