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Les jeunes entrepreneurs conçoivent des solutions TIC locales pour le secteur agricole

H. Baumüller and K. Lohento

Les jeunes innovateurs des régions d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique ont reconnu la nécessité d’adopter des solutions créatives visant à accroître la productivité agricole, ainsi que l’existence de l’immense marché potentiel pour leurs services agricoles basés sur les TIC. Bien qu’il reste de nombreux défis à relever, leurs produits sont susceptibles de transformer les chaînes de valeur agricoles dans les pays en développement.

L’entrepreneuriat e-agricole dans les pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique) est vraisemblablement apparu en 2004 avec les services d’information sur le marché proposés par l’entreprise TradeNet au Ghana (renommée par la suite Esoko). Aujourd’hui, selon le « Rapport d’examen 2015 sur les 10 ans de l’e-agriculture », publié par la FAO, l’entrepreneuriat dans ce domaine s’est généralisé, même si le secteur n’en est qu’à ses débuts dans la majorité des pays ACP. Le présent numéro du magazine ICT Update est axé sur les entreprises gérées par de jeunes entrepreneurs qui sont généralement confrontés à des défis particuliers et à davantage d’obstacles que les entrepreneurs plus expérimentés.

Combien de jeunes à l’origine d’applications TIC pour l’agriculture (ICT4Ag) se qualifient eux-mêmes d’entrepreneurs ou de directeur de start-up ? On ignore souvent s’ils souhaiteraient se définir en tant qu’entrepreneurs sociaux (l’objectif principal étant le volet social) ou comme entrepreneurs commerciaux. Il ressort de nos conversations avec de jeunes entrepreneurs que, malgré leur véritable motivation de soutenir le développement du secteur et d’améliorer les moyens de subsistance des exploitants agricoles, ces jeunes souhaitent créer une entreprise rentable en vue d’augmenter leurs propres moyens de subsistance. En effet, les deux objectifs ne sont pas forcément antinomiques et il est possible de poursuivre en parallèle des ambitions d’ordre social et commercial.

Il existe de nombreux exemples de jeunes entrepreneurs e-agricoles en Afrique (et dans une moindre mesure dans les Caraïbes et le Pacifique) tout au long des différents segments de la chaîne de valeur. La publication intitulée « Innover pour l’agriculture », élaborée conjointement par le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) et l’organisation Ashoka, présente une trentaine d’entreprises de ce type, dont la majorité a été créée ces deux dernières années.

Lauréats du concours AgriHack Talent aux Caraïbes en 2014.

La plus grande partie des applications ICT4Ag, telles que Farmerline au Ghana, et m-Shamba au Kenya, est axée sur le segment relatif à la production, notamment sur la prestation de services de vulgarisation et de conseil. D’autres exemples en matière d’innovation comprennent des systèmes de traçabilité du bétail basés sur la technologie GPS (Daral Technologies au Sénégal), ainsi que des tracteurs « intelligents » intégrant des services de géolocalisation, des fonctions SMS pour la communication entre les exploitants agricoles et les propriétaires des tracteurs, ainsi qu’un service de collecte de données en matière d’usage (Hello Tractor au Nigeria).

Concernant les segments relatifs à la commercialisation et à la vente, le développement des services basés sur les TIC vise à offrir aux exploitants agricoles des renseignements sur les marchés et à leur proposer des marchés virtuels sur lesquels vendre leur production. Ce segment est directement lié à la production de recettes pour les exploitants et, par conséquent, a fait l’objet de nombreuses applications mobiles et d’initiatives entrepreneuriales.  Créée par trois jeunes Africaines en 2010 au Kenya, M-Farm est l’un des exemples les plus frappants, mais il en existe d’autres comme AgroCentral en Jamaïque et MlLouma au Sénégal. D’autres activités relatives à ce segment portent sur des services de gestion de la chaîne de valeur et d’entreprises agricoles (comme mFarms au Ghana), qui peuvent grandement améliorer les rendements.

Les applications portant sur le segment de la consommation sont relativement récentes et les possibilités d’en créer de nouvelles restent à explorer. Un exemple est Chowberry au Nigeria (anciennement Foodrings) qui vise à lutter contre le gaspillage alimentaire par le biais de la mise à disposition d’une plateforme afin de récupérer de la nourriture pour les groupes défavorisés. 

En tant qu’application transversale, les solutions basées sur les TIC sont également élaborées pour offrir des services financiers, tels que les paiements mobiles, les régimes d’assurance ou les prêts collectifs. Tandis que certains de ces services s’adressent uniquement aux exploitants agricoles et autres acteurs de la chaîne de valeur, d’autres ont une portée plus large.

Quels sont les facteurs qui ont contribué à l’émergence des entrepreneurs e-agricoles ?

Plusieurs éléments ont facilité l’essor des entrepreneurs e-agricoles dans les pays ACP. Le recours aux TIC dans le secteur agricole s’est de plus en plus démocratisé. L’accès à des téléphones portables abordables (bien que rudimentaires) s’est grandement amélioré et les réseaux mobiles se sont profondément étendus dans les zones rurales. Ces avancées technologiques ont favorisé le développement d’une vaste clientèle pour les applications ICT4Ag. Un autre facteur est l’essor des services bancaires en ligne dans de nombreux pays africains, qui a encouragé davantage l’achat de téléphones portables et l’expansion du réseau. Cet essor a permis de familiariser les individus avec une utilisation de leur téléphone autre que la fonction d’appel et a facilité la prestation de services basés sur les TIC qui nécessitent des paiements.

En outre, dans certains pays ACP, les entrepreneurs ont tiré parti de l’émergence d’environnements propices à l’innovation. Des pôles d’innovation en matière de TIC ont vu le jour dans plusieurs pays, d’abord sous l’impulsion d’entrepreneurs visionnaires et de développeurs de technologies (tels que les fondateurs de l’iHub au Kenya) puis, plus récemment, de grandes entreprises comme Nokia, IBM, Orange et Safaricom. Les pôles permettent aux développeurs de se réunir et aux entrepreneurs plus expérimentés d’assurer des activités de mentorat, et ils offrent également la possibilité d’échanger avec d’autres développeurs, des partenaires commerciaux et, parfois, des investisseurs. En parallèle, le bassin de ressources humaines dans les régions ACP s’agrandit rapidement grâce aux nombreux jeunes portés sur les nouvelles technologies, toujours plus confiants et intrépides, et disposant d’un meilleur accès à l’éducation grâce aux universités et aux établissements de formation spécialisés (tels que l’établissement de technologie mobile eMobilis au Kenya).

La coopération internationale a également contribué à renforcer les innovations en matière de TIC et l’entrepreneuriat dans les pays ACP. Les initiatives ICT4Ag sont considérées et promues comme un créneau prometteur en vue d’impliquer les jeunes dans l’agriculture, en rendant l’activité agricole davantage attractive et rémunératrice, ainsi qu’en multipliant les perspectives d’emploi. Les donateurs et les organisations de développement financent des pôles d’innovation, incubateurs et accélérateurs, et proposent des subventions de démarrage aux entrepreneurs ainsi qu’un appui technique. La Banque mondiale, par exemple, a contribué à la création de laboratoires d’innovations mobiles (mLabs) dans différentes régions. Le CTA a également offert son soutien à travers plusieurs initiatives telles que le programme « AgriHack Talent » et les événements « Plug and Play ». 

Enfin, et surtout, malgré le rôle mineur joué par les gouvernements nationaux pour soutenir activement les entrepreneurs TIC dans de nombreux pays ACP, quelques exemples mettent l’accent sur leur contribution potentielle. Au Kenya, par exemple, le gouvernement a mis en place un régime d’octroi de licence commun et ouvert, a investi en matière de réseau de câbles à fibre optique sous-marin et terrestre, a supprimé la TVA sur les téléphones portables, a financé un point d’échange Internet et a réduit le coût des communications entre les réseaux. Ces mesures ont fortement contribué à attirer les investissements du secteur privé, accroître la concurrence, améliorer la qualité du réseau et réduire le coût de l’accès mobile. Certains pays ont également organisé des concours en matière d’innovation. Au Sénégal, par exemple, l’Agence de régulation des postes et télécommunications (ARTP) a récompensé les innovations TIC dans les domaines de l’agriculture, de l’élevage et de la santé. En Côte d’Ivoire, le gouvernement a lancé en juillet 2016, en collaboration avec la Banque africaine de développement, un fonds pour l’innovation doté d’une enveloppe de 200 millions d’euros et visant à soutenir les entreprises et start-up innovantes.

De nombreux défis restent à relever pour les jeunes entrepreneurs e-agricoles

Malgré le développement rapide des applications et des entreprises dans le secteur de l’e-agriculture, la majorité des solutions basées sur les TIC restent encore à développer et les entreprises éprouvent des difficultés à passer de la phase de start-up, ou même de propriétaire d’application, à celle d’entreprise à part entière. Les jeunes entrepreneurs e-agricoles des régions ACP sont confrontés à plusieurs défis liés à trois principaux facteurs.

Premièrement, les spécificités du secteur agricole freinent l’entrepreunariat e-agricole. Tandis que le secteur agroalimentaire s’appuie sur une large clientèle avec plus de 7 millions de clients potentiels consommant des services au quotidien, la majorité des exploitants agricoles n’ont aucune culture numérique, disposent de petites exploitations et de peu de moyens financiers. Ils dépendent fortement de la variabilité climatique et des catastrophes naturelles qui peuvent subitement les priver de nombre de leurs biens. De plus, des infrastructures obsolètes, une fourniture d’électricité peu fiable et une faible couverture du réseau persistent dans de nombreuses zones rurales. En dépit de cette réalité, de nombreux entrepreneurs commercialisent leurs services ICT4Ag aux exploitants agricoles, tandis que les débouchés interentreprises ne sont que peu explorés. Bien souvent, les jeunes innovateurs connaissent peu le secteur agricole, notamment le fonctionnement des chaînes de valeur et la diversité des acteurs qui pourraient être concernés par une offre de services.

Le deuxième facteur principal est lié à la récente adoption des TIC dans le secteur agricole. Outre les exploitants, d’autres acteurs clés du monde agricole – tels que les agents de vulgarisation, les distributeurs, les détaillants, les chercheurs et les décideurs politiques – pourraient représenter des clients prometteurs jouissant d’un plus grand pouvoir d’achat et d’un meilleur accès aux infrastructures TIC. Toutefois, nombre d’entre eux ne disposent pas des connaissances nécessaires dans le domaine des TIC pour demander ou utiliser des services ICT4Ag. Cela s’explique également par le fait que les applications TIC dans le secteur de l’agroalimentaire sont encore relativement récentes, même au sein des économies plus développées, et beaucoup de services électroniques sont toujours en cours d’élaboration. Cette réalité peut cependant être perçue par les entrepreneurs e-agricoles comme une opportunité.

Des activités entrepreneuriales insuffisamment soutenues constituent le troisième facteur. Parmi les lacunes particulières souvent citées par les jeunes entrepreneurs et développeurs d’application figurent l’absence de cours portant sur le monde des affaires dans les filières agricoles et technologiques, le manque de capacités et de durabilité dans les pôles d’innovation et les incubateurs, la faible disponibilité de capital-risque (notamment un financement de niveau moyen nécessaire au développement de l’activité), ainsi qu’un environnement commercial globalement défavorable. Le secteur de l’e-agriculture est d’autant plus touché par ces défis qu’il s’agit d’un nouveau marché dont le potentiel demeure encore flou pour de nombreux acteurs, y compris les investisseurs. Les jeunes entrepreneurs éprouvent souvent des difficultés à mettre en œuvre des modèles commerciaux rentables pour leurs produits. Les informations relatives à leur marché cible, ainsi qu’aux produits et services de ce marché, sont souvent limitées. Par conséquent, des solutions analogues sont commercialisées en parallèle et la plupart des entrepreneurs ne parviennent pas à faire des profits.

Les perspectives d’avenir

Pour répondre aux défis susdits, il faut agir à plusieurs niveaux. Les gouvernements doivent créer un environnement propice pour les entrepreneurs de l’e-agriculture (et d’autres secteurs) puis laisser le secteur des start-up se développer. Pour attirer des investisseurs d’impact, il faudra sensibiliser davantage aux possibilités d’investissement dans l’e-agriculture et fournir de meilleures informations relatives au potentiel du marché pour les solutions ICT4Ag. Les environnements propices à l’innovation devront être renforcés, pas seulement pour l’e-agriculture mais également pour le secteur des TIC dans son ensemble, y compris à travers la mise en œuvre des centres d’incubation durables et d’activités de mentorat. Par ailleurs, les opportunités de formation pour les entrepreneurs e-agricoles doivent être étendues par l’intégration de sujets pertinents dans les programmes universitaires et la mise en place de cours spécifiques et de centres de formation.

De telles mesures contribueront à établir des conditions-cadres nécessaires pour les jeunes entrepreneurs de l’e-agriculture afin qu’ils élaborent et commercialisent leurs applications. De plus, pour surmonter les défis en matière de commercialisation, de pouvoir d’achat et de culture numérique, davantage de développeurs doivent cesser de considérer les exploitants agricoles comme les principaux utilisateurs finaux, et cibler de plus en plus les autres acteurs de la chaîne de valeur en lien avec les exploitants (les distributeurs, transformateurs, supermarchés, prestataires d’assurance, etc.) ou les acteurs pouvant faciliter le recours aux solutions TIC (les organisations d’exploitants, les groupes d’épargne, etc.). Il faudra également ne plus penser uniquement en termes de téléphones portables, qui représentaient la voie de distribution privilégiée de nombreux prestataires de services, mais tirer profit d’autres technologies mobiles telles que les stations météorologiques visant à surveiller les précipitations aux fins d’assurance, les balances et étiquettes électroniques pour la gestion de la chaîne d’approvisionnement ou les capteurs pour mesurer l’humidité du sol et la concentration de nutriments dans le cadre de la gestion d’exploitations agricoles. Cette approche plus globale centrée sur les utilisateurs et les technologies permettra de diversifier davantage les services ICT4Ag afin de soutenir la croissance agricole et le développement dans les pays ACP.

Liens connexes

« Rapport d’examen 2015 sur les 10 ans de l’e-agriculture » de la FAO

Rapport de 2016 du CTA intitulé « Innover pour l’agriculture : les jeunes entrepreneurs surmontent les défis et transforment l’agriculture »

Publication de 2016 de Heike Baumuller intitulée « Agricultural Service Delivery Through Mobile Phones »