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Rasage, coupe de cheveux et vidéo

J. Bentley, P. Van Mele and R.K. Udedi

Même sans smartphones, ni internet, ni électricité, les Malawiens des campagnes ont accès au matériel vidéo grâce aux jeunes entrepreneurs appelés DJ, qui travaillent principalement dans les salons de coiffure.

Dans les petites villes du Malawi, les jeunes hommes qui veulent créer leur propre entreprise spécialisée en TIC font équipe avec les partenaires les plus improbables, notamment les coiffeurs. Les entrepreneurs sont presque toujours des hommes d’une vingtaine d’années, voire des adolescents. La plupart d’entre eux ont été scolarisés et savent lire et écrire. Ils s’appellent les DJ et copient du matériel vidéo pour un prix modique dans des magasins appelés « centres de gravure ».

Bon nombre de ces DJ s’associent avec des membres de leur famille ou des amis qui ont une sorte de magasin. L’associé principal du magasin achète un ordinateur d’occasion ou un PC assemblé au Malawi pour un montant approximatif de 200 USD. Cela représente beaucoup d’argent pour le jeune mais un homme plus âgé à la tête d’une petite entreprise rentable en a les moyens. L’affinité est essentielle dans cette relation. Il peut y avoir un manque de confiance et une tension entre les commerçants qui achètent un ordinateur et qui font simplement appel aux services d’un jeune : l’homme plus âgé ne comprend pas exactement ce que le jeune fait.

Un coiffeur représente le partenaire idéal pour un magasin spécialisé en TIC. Les deux entreprises reposent sur peu de compétences, quelques actifs immobilisés et une base de clients fidèles. Lorsque le coiffeur ne trouve plus de têtes à coiffer, un magasin spécialisé en TIC qui grave du matériel vidéo peut être un moyen logique de se développer et les clients apprécient pouvoir télécharger des vidéos tout en se faisant couper les cheveux. 

Les clients

Le magasin n’est en soi qu’une petite pièce avec des chaises en plastique ou un banc en bois, et un ordinateur installé sur une table. Les DJ vivent dans des petites villes alimentées en électricité et y vendent également des boissons fraîches, des articles de papeterie ou autres petits articles et des services TIC. Les clients sont souvent des petits exploitants agricoles. Après avoir acheté leurs fournitures et payé la recharge de leurs téléphones portables, les agriculteurs se rendent au centre de gravure pour télécharger quelques vidéos ou demander d’autres petits services TIC. De retour dans leurs villages, ils regardent les films le soir en compagnie de leurs amis ou leurs familles.

Les clients demandent rarement un titre en particulier ; ils donnent le nombre de films d’un certain genre qu’ils souhaitent (par exemple, des films du Niger, d’Hollywood, d’Inde ou de la musique gospel du Malawi). Chaque téléchargement coûte entre 20 et 100 kwacha (entre 0,03 USD et 0,14 USD) en fonction du DJ et de la taille du fichier. Les DJ qui réussissent le mieux achètent des DVD en ville, ou à des marchands ambulants, « rippent » (téléchargent) le contenu sur leurs disques durs, et les convertissent au format 3GP (taille de fichier réduite qui fonctionne sur un téléphone). Les DJ en difficulté échangent les films avec leurs amis.

Le réseau

Peu de DJ ont accès à Internet ou aux courriels même s’ils ont Facebook sur leurs téléphones mobiles. Les DJ se caractérisent par leur passion pour les films, et certains d’entre eux réalisent leurs propres films ou clips vidéos. Ils partagent les vidéos qu’ils réalisent avec leurs amis. Ainsi, même s’ils n’ont pas internet, ils ont constitué leur propre réseau social dans la vie réelle afin d’échanger des contenus originaux et des copiés. Certains DJ peuvent fournir d’autres services TIC puisque les agriculteurs commencent à les réclamer. Ils peuvent, par exemple, vendre des CD vierges et les aider à filmer ou à éditer des vidéos réalisées lors d’évènements locaux.

Les centres de gravure ne paient pas de redevances. La sentiment de devenir célèbre sans être riche est donc une bien maigre consolation pour les artistes malawiens. En revanche, les DJ peuvent être les partenaires idéaux pour le secteur du développement à but non lucratif, en permettant aux agriculteurs de disposer de vidéos éducatives. En 2015, l’ONG internationale Access Agriculture a distribué des vidéos éducatives au format 3GP aux agriculteurs et sur DVD à 70 DJ. Les DJ ont vendu 456 DVD et 645 vidéos au format 3GP sur la mauvaise herbe parasite appelée Striga, 551 DVD et 547 vidéos au format 3GP sur le riz, et 507 DVDs et 559 vidéos au format 3GP sur la culture et la transformation des piments. Par l’intermédiaire des DJ entrepreneurs, les vidéos éducatives peuvent être distribuées à des milliers de personnes dans les milieux ruraux.


Liens connexes 

Site internet contenant des vidéos réalisées pour et par les agriculteurs, qui peuvent être téléchargées gratuitement.

Site internet contenant des blogs, des livres, des articles et autres ressources sur l’agriculture et la communication.