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Genres et données ouvertes : existe-t-il une application pour cela ?

Charlotte Ørnemark

Ne serait-ce pas pratique si l’on pouvait activer une telle application et visualiser le secteur agricole dans une perspective de genre ? Est-ce que cela nous ferait agir différemment, collecter des données différentes, demander la publication et la mise en images d’autres types de données, ou bien nous assurerions-nous que les données sont mises à disposition et utilisées de manière plus égalitaire ?

Pour certains, ce ne sont pas là des questions purement hypothétiques. Même si une telle application ne constitue pas (pour le moment) une option, Ana Brandusescu, responsable de recherche à la World Wide Web Foundation où elle dirige et coordonne les projets de recherches sur le Baromètre des données ouvertes, l’octroi ouvert des contrats (transparence des marchés publics) et la lutte contre la corruption, et auparavant impliquée dans la création de l’initiative GODAN, a porté la problématique des « genres et données ouvertes » à l’attention des participants au Sommet du Partenariat pour un gouvernement ouvert (PGO) organisé à Paris fin 2016, où associée à d’autres intervenants, elle a appelé le PGO à passer de la parole aux actes en matière d’égalité des sexes. « L’espace des données ouvertes reste majoritairement technique et masculin, même si les choses évoluent un peu », a-t-elle expliqué.

L’une des raisons données est qu’il peut être facile de supposer que toutes les données, et les données ouvertes – qui par essence sont neutres – doivent se ternir à l’écart de toute interprétation normative sur le genre et plutôt se focaliser sur l’optimisation de leur disponibilité pour les citoyens en général. Le domaine tend traditionnellement à s’éloigner de l’aspect normatif sur la propriété des données et leur usage, bien qu’il soit de plus en plus important d’aller de l’avant.

Une autre raison pouvant expliquer que le genre n’ait pas été considéré jusqu’à très récemment est que ceux qui proposent des solutions techniques associées aux données ouvertes sont rarement les mêmes qui les utilisent en finalité, et sont même rarement en mesure de s’identifier à ces utilisateurs finaux. L’élaboration rapide de prototypes permettant des interactions fréquentes et une adaptation entre concepteur et utilisateur s’est envolée dans d’autres domaines commerciaux, et a même mené au « mouvement agile » du travail adaptatif comme approche de gestion. Il reste pourtant de nombreux défis empêchant l’application de cette approche pour la création de solutions innovantes en données ouvertes pour les travailleurs agricoles ruraux, qui sont pour beaucoup des femmes.

Besoin d’information pour les femmes

« Tout indique qu’il est nécessaire d’interagir de manière étroite avec l’utilisateur final pour trouver des solutions numériques adaptées aux problèmes du monde réel », indique Ana Brandusescu. Au-delà de l’obtention d’un accès égalitaire aux données, une approche de genre associée aux données ouvertes implique une collecte systématique de données pertinentes pour différents sous-ensembles d’utilisateurs. Pour les femmes travaillant dans le secteur agricole, cela peut par exemple être la mise à disposition des données disponibles sur les femmes, collectées par des femmes et pour les femmes.  Cela implique de déplacer les priorités et la collecte primaire des données plus près des réalités de ces femmes, et donc ces femmes elles-mêmes.

Une telle approche va clairement au-delà des données divisées selon le genre : quelles données doivent être collectées ? Par qui ? À qui appartiennent-elles ? Qui les interprète ? Comme cela avait été également abordé lors d’une séance de discussion du Sommet GODAN de 2016, cela implique d’aider des groupes de femmes à identifier plus clairement leurs besoins en information et à accéder à cette information de manière à ce qu’elles puissent l’exploiter.

Les données ouvertes et accessibles peuvent servir de déclencheurs nécessaires et puissants pour apprendre dans le processus évolutif. Faire des femmes les principales actrices d’un tel apprentissage et d’une telle adaptation, plutôt que d’être des « destinataires » ou des « canaux » de données et d’informations est crucial.

Une approche de genre

« Les données ne changeront pas le monde, ce sont les personnes qui le feront. C’est une question d’inclusion. Si les femmes ou autres groupes marginalisés sont catégoriquement moins en mesure d’accéder aux données ouvertes, de s’en servir, de les interpréter ou d’interagir avec celles-ci, la résolution des problèmes et l’apprentissage découlant de ce processus menant par ailleurs à l’élaboration de politiques ne les prendront pas en compte, s’inquiète Ana Brandusescu. On en revient à cette notion fondamentale qu’il ne suffit pas simplement d’ouvrir l’accès aux données. Si elles ne sont pas utilisables et utilisées, nous n’avons pas accompli notre mission. »

La World Wide Web Foundation a démontré par ses recherches le besoin de recourir à une approche de genre dans le domaine des données ouvertes, quels que soient les secteurs. Un rapport de 2015 révèle par exemple que dans les zones urbaines pauvres du Sud (concernant 10 villes d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine), les femmes avaient une possibilité 50 % inférieure à celle des hommes d’être en ligne. De plus, une fois en ligne, elles étaient 30 à 50 % susceptibles d’utiliser Internet pour accéder à leurs droits ou s’exprimer en ligne.

Parmi les initiatives lancées pour répondre à cette fracture, citons TechMousso (TechWoman) en Côte d’Ivoire, où la World Wide Web Foundation, Data2x et la Millennium Challenge Corporation ont collaboré pour réduire les écarts associés au genre dans les données et augmenter l’utilisation des données par les femmes. « Nous sommes invitées à toutes les réunions locales, indique une femme vivant dans un village participant. Mais être invitée ne veut pas dire avoir le droit de s’exprimer en public. Ce droit est réservé aux hommes. » La découverte de solutions alternatives et novatrices d’interpréter les données et d’inclure leur point de vue dans les prises de décision locales a constitué une première étape de l’utilisation des données comme moyen d’autonomisation.

D’un point de vue plus global, le projet No Ceilings de la fondation Gates explore les données sur l’inégalité des sexes au niveau des métadonnées, afin de donner une image plus nuancée des progrès et reculs à l’échelle de la planète, à l’aide des données mondiales disponibles sur les femmes et jeunes filles pour les 20 dernières années. Bien que cet outil soit en lui-même très utile à la visualisation des données sur le genre, le défi consistera à l’exploiter pour amorcer une transformation liée au genre dans des travaux plus spécifiques à des secteurs.

En définitive, quel lien faire entre genre et données ? Il est clair qu’une approche de genre en matière de données ouvertes et de leur utilisation doit aller au-delà de la simple catégorisation des données ouvertes selon le genre, que le terme « citoyen » se divise en sous-catégories de genre en ce qui concerne la voix et la participation, et que les efforts de réponse aux inégalités d’accès à l’information vont de pair avec les efforts de réponse aux inégalités d’autonomisation. Les femmes comptant pour 60 à 80 % des agriculteurs dans les pays non industrialisés (selon les estimations de la FAO) et s’occupant de jusqu’à 70 % des travaux agricoles dans certains pays, le rôle des données ouvertes ne transformera jamais la réponse à la faim dans le monde si les femmes sont mises de côté dans nos efforts d’ouverture de l’accès aux données à l’échelle mondiale.

Et non, il n’existe pas d’application pour cela. Pas encore.

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Consultez la revue ICT Update pour en savoir plus sur le projet Datashift de collecte des données générées par les citoyens et associées au genre au Kenya.

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