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Pour une révolution des données responsable

Zara Rahman

Le potentiel effet positif des données ouvertes sur l’avenir de l’agriculture est important. Toutefois, sans une approche proactive et responsable, il y a un risque réel que ces changements ne profitent qu’aux acteurs les plus puissants du secteur.

Le secteur agricole génère de plus en plus de données, provenant de différentes sources. Des tracteurs équipés d’un système de suivi par GPS aux données ouvertes publiées par les ministères, la valeur des données ne cesse de croître, les décisions de développement agricole et de politiques alimentaires étant basées sur les données. Ce secteur est cependant sujet à de fortes inégalités en matière de ressources. Les plus grandes sociétés agricoles gagnent des milliards de dollars chaque année, sans comparaison aucune avec les exploitants agricoles qui cultivent juste ce qu’il faut pour se nourrir eux-mêmes ou ceux qui vendent leurs récoltes d’une année sur l’autre.

En matière de données et de technologies, ces différences de ressources se traduisent par un fort déséquilibre dans l’accès aux données et leur utilisation. Les acteurs disposant de grandes ressources sont en mesure de recourir aux nouvelles technologies et les exploiter au maximum, tandis que les autres ne peuvent en aucun cas prendre de tels risques de par leurs ressources limitées. L’accès aux données et leur utilisation ont radicalement fait évoluer les modèles d’affaires et le comportement de certains de ces acteurs disposant de grandes ressources. À l’inverse, ceux qui en ont peu disposent du même accès limité à l’information qu’ils ont toujours eu.

Les défis de l’accès aux données responsable

Les violations de données ne sont pas rares et sont même en augmentation, ce qui en fait un facteur important pour l’avenir. Par exemple, les services de SMS utilisés pour atteindre les populations dont le taux de pénétration des téléphones mobiles est élevé présentent un risque de violation des données. C’est particulièrement le cas pour les téléphones mobiles partagés, avec lesquels il est impossible de savoir qui lit un SMS donné. Il est par conséquent difficile de contrôler qui a accès à l’information sur les finances, les récoltes ou les terres d’un exploitant agricole, si celle-ci est envoyée par SMS.

Il est par ailleurs nécessaire de rendre anonyme ou de restreindre l’accès aux données sur les personnes et leur identité. La prise en compte du contexte s’avère donc essentielle lors des prises de décision sur la publication ou l’ouverture des données. De grandes précautions doivent par exemple être prises avec les données relatives aux terres, ressources et cultures détenues par la communauté, notamment celles sur les ressources en eau et droits d’usage forestier. Les communautés peuvent se voir interdire l’accès à leurs terres ou ressources en eau si les données officielles de propriété des terres et autres ressources naturelles sont inexactes.

L’accessibilité et la fiabilité constituent deux autres défis auxquels nous devons faire face étant donné que davantage de données agricoles sont ouvertes. Les grandes entreprises agricoles ont les compétences et ressources sur place pour analyser et utiliser les données ; elles sont donc parfaitement en mesure de tirer profit des données agricoles ouvertes. Cependant, il arrive souvent que les petits agriculteurs n’aient pas accès à l’internet ou qu’ils ne disposent pas des compétences pour utiliser ces données. Certains ignorent peut-être même l’existence de données qu’ils pourraient utiliser. Afin de maximiser l’utilisation par les acteurs les moins puissants, il convient de communiquer les données ouvertes de manière à ce qu’elles soient utiles à tous les acteurs. Cela implique de cibler les canaux de communication en ligne et hors ligne pour disséminer des informations permettant de développer les compétences d’analyse et partager des idées, plutôt que des informations brutes.

La propriété des données

Avec les quantités toujours plus importantes de données générées sur l’agriculture et par les exploitants agricoles, une préoccupation majeure est la propriété des données. Dans le cas des données générées par les exploitants agricoles puis réunies avec celles d’autres exploitants, ces données regroupées sont bien souvent considérées comme appartenant à la société qui en est responsable. Dans la configuration actuelle, il est clair que les acteurs ayant accès à plus de ressources sont plus en mesure de collecter des données et de comprendre l’environnement juridique qui encadre ces données. Il est donc plus facile pour ces acteurs disposant de grandes ressources de profiter de visions basées sur les données que pour les personnes que ces données reflètent réellement. 

Cette peur du partage de l’information contraste avec la tendance d’ouverture des données dans le secteur : dans le cas des populations autochtones, l’information sensible n’est pas de l’information d’identification personnelle, mais plutôt des connaissances qui pourraient être utilisées contre ces populations par des acteurs malveillants cherchant à tirer profit de ces connaissances. Pour les femmes disposant de droits fonciers précaires, les données montrant qu’elles gèrent ou exploitent des terres sans droits légaux pourraient faciliter la tâche des acteurs externes souhaitant obtenir ces droits fonciers.

Pour éviter que les données se retrouvent dans de mauvaises mains, dans le cadre de l’initiative du CGIAR sur l’accès libre et les données ouvertes, l’équipe du Bureau des systèmes aide les Centres à déterminer si les données avec lesquelles ils travaillent entrent dans des catégories d’exception (informations sensibles ou pouvant servir à identifier des individus si elles sont associées à d’autres données) afin de mettre en place des structures de gestion de données lors de la phase de planification des projets. Le Bureau des systèmes collabore également avec les Centres pour assurer que le consentement éclairé occupe une place importante dans le cadre des projets.

Des prises de décision partagées

Étant donné les fortes disparités de pouvoir entre les acteurs du secteur agricole, il n’est pas étonnant que l’utilisation, la création et l’analyse des données puissent augmenter les tensions. Afin de trouver des solutions aux défis et de réduire les tensions futures, les décisions relatives aux données doivent être prises de manière responsable. Le partage de la responsabilité des prises de décision avec des membres des communautés elles-mêmes semble être le meilleur moyen d’éviter les conséquences néfastes ou négatives non intentionnelles. Les méthodes de coconception et la collaboration dès le début du processus de partage des données sont également recommandées afin d’obtenir une forte adhésion de la part des communautés concernées.

Il est donc nécessaire de donner aux exploitants agricoles et acteurs les moins pourvus en ressources du secteur la capacité à gérer les quantités croissantes de données mises à leur disposition. La seule disponibilité des données n’est pas suffisante pour combler ces écarts, il faut donc en faire plus, potentiellement en fournissant des services de conseil à bas coût sur l’utilisation des données, ou bien des options plus accessibles d’augmentation de la capacité. La responsabilité de la résolution de ces problèmes n’incombe pas seulement aux acteurs de moindre envergure du secteur, cependant. L’adoption d’approches responsables en matière de données doit être une préoccupation majeure des acteurs de plus grande envergure également, des ministères de l’Agriculture aux entreprises collectant et gérant de grandes quantités de données sur le secteur. Le développement de politiques d’identification et de résolution proactives de ces problèmes sera une étape importante pour s’assurer que les perspectives basées sur les données peuvent profiter à tous les intervenants du secteur.

Cet article est une version courte de la publication de recherche de l’initiative GODAN intitulée « Responsible Data in Agriculture » (septembre 2016, en anglais). Vous pouvez télécharger la publication entière via cette URL https://goo.gl/2KVeb6 ou sur le site web de l’initiative GODAN (www.godan.info).

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