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« Les solutions informatiques sont des technologies de rupture : elles modifient la façon dont les choses se font »

ICT Update

Entretien avec Martin Njeru   

Comment Cojengo a-t-elle vu le jour ? 

Cojengo, c’est l’histoire classique d’une start-up universitaire. Elle a pu s’appuyer sur l’infrastructure de soutien actif offerte par l’Université de Strathclyde (Glasgow, Écosse) aux diplômés souhaitant se lancer dans la création d’une entreprise. Le Strathclyde Entrepreneurial Network est un partenaire clé de Cojengo et l’université fournit un pool d’experts et de talents spécialisés dans de nombreuses disciplines différentes. Tout a commencé lorsque Iain Collins,  un des fondateurs de Cojengo, s’est rendu au Kenya alors qu’il était encore étudiant pour y réaliser un travail de recherche sur les ICT4Ag. En s’entretenant avec des éleveurs, il s’est rendu compte que les maladies du bétail représentaient pour eux une réelle menace. La région ne compte pas assez de vétérinaires pour lutter contre tous les problèmes de santé animale dans la région, d’autant que le diagnostic exact des maladies du bétail leur prend beaucoup de temps. L’idée a donc été de concevoir une appli pour Smartphone conviviale et permettant de poser un diagnostic précis face à une bête malade, et de bénéficier dans le même temps d’une assistance appropriée.   

Parlez-nous un peu de cette appli. 

Avec Cojengo, nous offrons la première plateforme intégrée d’Afrique pour le diagnostic et la surveillance des maladies du bétail, capable de stocker les données aux fins des exigences de conformité et de contrôle. Un de nos outils est  VetAfrica Mobile, une appli destinée aux utilisateurs de terrain axée sur l’aide au diagnostic, la collecte de données et le développement de compétences. Nous avons aussi conçu un « tableau de bord » de gestion permettant d’analyser et de partager des données de surveillance en temps réel, et d’intervenir immédiatement sur la base de ces données. Nous avons également conçu  VetAfrica Expert, une méthode qui permet d’ajouter à la plateforme de nouvelles espèces et maladies du bétail. Ces applis fonctionnent sur les téléphones Android de dernière génération, sur le Cloud, sur Azure et sur Office 365, et est utilisée par des grandes entreprises, des éleveurs et des vétérinaires professionnels afin de réduire les risques de mauvais diagnostic, d’enregistrer plus rapidement les données provenant du terrain et de sauver des bêtes.     

Peu d’éleveurs africains possèdent un Smartphone. Vous souhaitez pourtant atteindre les petits exploitants. 

Absolument. Nous espérons les convaincre qu’un investissement dans un Smartphone est rapidement amorti lorsqu’on utilise l’appli. Les petits exploitants constateront qu’ils seront en mesure de garder leur cheptel en meilleure santé et que leurs revenus augmenteront progressivement. Car perdre chaque année une vache coûte beaucoup d’argent également. C’est pourquoi Cojengo entend devenir une appli incontournable pour les éleveurs d’Afrique, faisant de l’achat d’un Smartphone la prochaine étape économique logique. L’avenir est aux technologies intelligences et lorsqu’un petit exploitant aura acheté un Smartphone, il ou elle pourra l’utiliser pour beaucoup d’autres choses, par exemple l’éducation de ses enfants.    

Comment l’idée initiale de Cojengo est-elle devenue une start-up ? 

Tout problème peut se transformer en une opportunité commerciale. Saisir toutes les données relatives aux maladies du bétail et les téléverser dans une base de données en nuage permet de générer des informations qui pourront être utilisées pour poser un diagnostic exact. Les vétérinaires remplissent actuellement de nombreux formulaires à la main, ce qui prend beaucoup de temps. Lorsque son idée initiale a pris forme, Cojengo a d’abord conçu un prototype au niveau du siège à Glasgow. Nous avons dû ensuite le tester. L’appli est-elle en mesure de poser un diagnostic aussi précis et exact qu’un vétérinaire sur le terrain ? Au sein de notre réseau universitaire, nous avons trouvé un professeur enthousiaste à l’idée de tester l’appli de manière indépendante. A cette fin, il a réalisé une expérience en Ethiopie. Il a demandé à un groupe d’étudiants en dernière année de médecine vétérinaire de diagnostiquer une maladie du bétail de manière traditionnelle et à un autre groupe de poser le diagnostic à l’aide de l’appli. Le diagnostic exact a été confirmé par analyse sanguine. Toutes les données ont ensuite été regroupées et le logiciel s’est révélé être un outil de diagnostic très efficace.    

Quel est le modèle d’entreprise ?

Le moteur de développement de l’entreprise est de produire un impact. Nous ne sommes ni un organisme de bienfaisance ni une ONG, nous devons gagner de l’argent pour assurer à nos services un avenir durable. Vu le formidable impact que notre solution informatique peut avoir sur les secteurs du lait et de la viande, les gouvernements et les éleveurs devraient selon nous être prêts à payer un petit montant pour nos services. Actuellement, 10 % du cheptel succombent à des maladies en Ethiopie et au Kenya. Ces maladies sont notamment la conséquence de la sécheresse, mais l’absence de soins vétérinaires contribue aussi à ce lourd bilan. L’utilisation de l’appli pourrait sauver 3 % des bêtes, ce qui se traduirait par des bénéfices financiers pour l’économie locale. Notre stratégie de marketing est en actuellement à sa première phase. Nous nous concentrons uniquement sur la vente de nos services aux gouvernements locaux et du comté car, au stade actuel, nous pensons que c’est plus efficace que de cibler les petits exploitants.      

Que retirez-vous de votre expérience de travail sur le marché africain ? 

Se concentrer sur le marché africain pour y commercialiser une technologie est difficile et complexe, cela implique énormément de bureaucratie. La confiance est l’un des principaux piliers du succès. Nous nous rendons donc sur les marchés de bétail pour développer durablement cette confiance. Cela prend évidemment du temps car les acteurs gouvernementaux, les vétérinaires et les éleveurs doivent voir ce que nous faisons. Le fait d’introduire une solution TI telle que la nôtre créera une véritable rupture étant donné que les choses ne fonctionneront plus comme avant. Même s’il n’y aura ici aucun perdant, certains acteurs font preuve de résistance et hésitent à changer la façon dont les vétérinaires travaillent. Et je les comprends. Le diagnostic relève toujours de la responsabilité des vétérinaires. Pour les autorités, le défi sera donc d’autoriser l’appli dans le cadre des réglementations existantes.    

Le siège de Cojengo est à Glasgow. Est-ce pratique ?

Glasgow est le siège logique pour le développement du logiciel et le lancement de l’entreprise. Tous les actionnaires et investisseurs résident près de la ville, c’est le cas du gouvernement écossais. Pour tester l’appli, nous avons dû nous rendre en Ethiopie et au Kenya, et notre équipe de marketing est basée à Nairobi. Nous savons qu’à long terme, il serait préférable de transférer le siège à Nairobi, mais comme nous sommes encore en train de développer et de tester toutes les fonctionnalités du logiciel, il est préférable de rester encore à Glasgow.   

Les ICT4Ag ont le vent en poupe mais les gains de productivité restent encore insuffisants dans l’agriculture africaine. Pensez-vous que l’on attend trop des TIC ?

Je ne suis pas d’accord avec cette affirmation. L’informatique est une technologie de rupture, ce qui signifie qu’il faut un certain temps pour que tous les acteurs l’adoptent pleinement. En ce qui concerne les ICT4AG, la plupart des problèmes rencontrés n’ont rien à voir avec les technologies, ils sont de nature politique, culturelle et commerciale. De nombreux décideurs n’ont pas encore pris conscience des opportunités et des avantages offerts par les TIC aux communautés. S’ils ne mettent pas en place un plan intégré pour stimuler les changements nécessaires, l’impact total d’ICT4AG restera minime.

Comment évoluera selon vous Cojengo dans un proche avenir ? 

Nous mettons aujourd’hui l’accent sur les gouvernements, mais dans un avenir proche, les éleveurs eux-mêmes devraient poser les diagnostics à l’aide de l’appli. Celle-ci pourra être complétée par un service de prescription de médicaments à distance par les vétérinaires, par les biais de systèmes mobiles. Et nous envisageons de nous étendre en Tanzanie, en Ouganda et en Zambie. 

 

Martin Njeru est Account Director pour la région de l’Afrique de l’Est chez Cojengo. Cette start-up de Glasgow spécialisée dans les TIC propose une application et une plateforme TIC pour les éleveurs d’Afrique de l’Est. Njeru a une formation en biotechnologie, mais il s’intéresse tout particulièrement à la santé et au bien-être du bétail. Ce qui lui plaît par-dessus tout, c’est de voir  les petits éleveurs acquérir des compétences dans le domaine des TIC et technologies connexes. Au sein de la start-up, il s’est donné pour mission d’améliorer les connaissances informatiques des éleveurs d’Afrique de l’Est via la solution Cojengo. Ceux-ci seront ainsi mieux armés pour atténuer les pertes de bétail et augmenter leurs bénéfices.