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Investir dans l’ecosystème ICT4Ag

Christian Merz

Les modèles d’ICT4Ag se multiplient dans les régions en développement. Pourtant, la plupart des acteurs peinent encore à traduire cet élan en impact à plus grande échelle. En dépit de la diversité croissante des perspectives, seule une très faible part des subventions mondiales aux ICT4Ag cible les petits producteurs dans les pays en développement. Une réorientation des approches stratégiques du financement des ICT4Ag pourrait changer la donne.

Malgré les efforts consentis pour catalyser la transformation agricole dans les pays en développement, la productivité et les revenus des petits producteurs restent faibles. Les agriculteurs ne disposent toujours pas des informations utiles ni de l’accès aux marchés. La majorité des petits exploitants risque de demeurer prisonnière d’un cercle vicieux de vulnérabilité, de rendements maigres et d’insécurité alimentaire. 

Or, les solutions reposant sur les nouvelles technologies peuvent permettre d’inverser le cours des choses. De nombreuses innovations en matière d’ICT4Ag susceptibles d’améliorer la capacité décisionnelle des agriculteurs, des fournisseurs et des gouvernements existent, allant des outils de détection in situ et de télédétection aux plateformes de big data. L’accroissement de la pénétration du smartphone et de la connectivité, ainsi que l’amélioration du traitement des données et des capacités analytiques nous permettent d’adapter ces solutions améliorées et d’en faire bénéficier les petits producteurs à un coût nettement inférieur aux méthodes traditionnelles.

Dans la majeure partie des pays, entre 60 et 80 % des ménages des petits producteurs ont un téléphone portable, et plus de 90 % disposent d’un accès à la téléphonie mobile, utilisée essentiellement pour les transactions financières ou pour recevoir des informations consultatives, commerciales ou météorologiques. Les tarifs des services de transmission de données à large bande décroissent rapidement, ouvrant des perspectives en matière de fourniture d’applications et de services gourmands en bande passante.

Ces tendances contribuent à créer un élan considérable et les modèles d’ICT4Ag se multiplient dans les régions en développement. Selon des éléments directionnels, il semblerait que le marché enregistre une hausse de plus de 20 % par an.

Pourtant, la plupart des acteurs peinent encore à traduire cet élan en impact à plus grande échelle. Manque d’éléments probants, contexte économique difficile et faible compréhension du consommateur, notamment, continuent d’entraver la progression des solutions numériques. Par ailleurs, en dépit de la croissance des perspectives – et du besoin de support supplémentaire – 100 millions de dollars US seulement des fonds mondiaux octroyés aux applications d’ICT4Ag ciblent les petits producteurs dans les pays en développement. La plupart du temps, les donateurs n’ont pas de programmes centraux spécifiquement axés sur les solutions numériques dans l’agriculture. Les projets en matière d’ICT4Ag sont plutôt intégrés en tant qu’éléments de projets agricoles de plus grande envergure dotés d’une communauté de pratique ou ayant un rôle de coordination, de partage des enseignements tirés et de stimulation de la collaboration.

Les réussites et les enseignements tirés

Les subventions les plus fructueuses de la Fondation Bill & Melinda Gates sont fondées sur la capacité de réunir et de coordonner différents acteurs au service d’un but commun. L’African Soil Information Service (service africain d’information sur les sols) a élaboré le premier atlas numérique des sols d’Afrique. La mise à disposition de spectromètres de pointe pour procéder aux mesures de terrain et la télédétection ont amélioré les données disponibles sur les sols tout en réduisant de 97 % le coût lié à l’échantillonnage des terres. Les services de promotion agricole mis en avant par Digital Green ont touché plus d’un million d’agriculteurs en Inde et en Éthiopie, avec un taux d’adoption de plus de 30 % (en moyenne) des pratiques agricoles promues. SAP a élaboré une suite mobile combinée à l’analytique en nuage pour surveiller et tracer les échanges commerciaux liés aux petites exploitations agricoles. Le pilote de cette solution a touché plus de 100 000 agriculteurs. Aujourd’hui, elle est commercialisée à destination de clients potentiels dans le monde entier.

Malgré ces succès, les données statistiques liées à l’impact de ces investissements doivent encore être améliorées. À titre d’exemple, en dépit des investissements multiples consentis par la Fondation et ses partenaires, les preuves tangibles de l’impact des services de conseils numériques en zones rurales sur la productivité et les rendements sont encore ténues. De même, les possibilités d’améliorer la gestion numérique et l’analyse des données agricoles sont encore très nombreuses.

Au sein de la Fondation et chez les partenaires, nous réalisons que nous avons aujourd’hui la possibilité d’adopter, à tous les niveaux, une approche plus stratégique de nos investissements technologiques et de mobiliser le secteur vers des approches les plus prometteuses.

Les opportunités

Dans le paysage des opportunités en matière d’ICT4Ag, on dénombre environ six domaines de cas d’utilisation du numérique dans l’agriculture, et susceptibles de soutenir les débouchés visés et les objectifs stratégiques. Ces domaines sont : les services consultatifs en zones rurales, l’accès financier, la gestion des exploitations agricoles, la gestion de la chaîne logistique, l’accès au marché, et l’intelligence et les connaissances agricoles.

Chacun de ces domaines d’utilisation est sous-tendu par une couche de données consistant en une grande variété d’informations – d’articles climatologiques et de données météorologiques aux transactions commerciales et financières, de registres fonciers aux cartes des sols, etc. Chacun de ces types de données est, à son tour, généré, géré et capté par un type spécifique de solution hardware ou software d’ICT4Ag, notamment les unmanned aerial vehicles (UAV, soit les drones), un kit de sol (hardware), une application de gestion de la main-d’œuvre ou encore une plateforme d’e-trading (software). Toutes ces solutions reposent sur une infrastructure développée et solide de technologies et de plateformes habilitantes, étendant l’appareil mobile à des facilitateurs de haut niveau, notamment une suite conviviale de normes en matière de données et de protocoles.

Recentrer et restructurer les financements dans l’application d’ICT4Ag contribueraient à améliorer la productivité des petits exploitants agricoles qui, à son tour, se traduirait par une hausse des gains. C’est la raison pour laquelle la Fondation Bill & Melinda Gates met en œuvre une nouvelle approche stratégique en matière d’ICT4Ag, conformément à son nouveau cadre de résultats relatif au développement agricole. 

La nouvelle stratégie en matière d’ICT4Ag

La Fondation reconnaît que les outils numériques peuvent représenter un facilitateur essentiel d’impact sur les petits exploitants et les systèmes agricoles. Notre stratégie d’avenir orientera nos investissements dans les solutions TIC capables de conférer de l’élan à la productivité et aux revenus des petits producteurs, à l’autonomisation des femmes et à la nutrition.

L’objectif est de prouver que les innovations en matière de TIC portent leurs fruits en atténuant les risques au niveau de l’investissement et en mobilisant les parties prenantes publiques et privées afin de financer les solutions d’ICT4Ag à grande échelle. Les perspectives d’investissement sont développées dans les domaines suivants.

Les services consultatifs participatifs et personnalisés en zones rurales ont pour mission de relier les agriculteurs aux connaissances nécessaires pour générer des gains de productivité. Près de la moitié des solutions en matière d’ICT4Ag sont axées sur les services consultatifs en régions rurales – particulièrement en Inde, au Ghana et au Kenya. Pourtant, de nombreux innovateurs peinent à progresser rapidement. L’expérimentation accrue devrait permettre de développer des modèles de service plus précis, plus participatifs et plus rentables.

Les liens avec le marché reposant sur les TIC doivent permettre de traduire une productivité accrue en une hausse des revenus pour les petits exploitants. Les liens avec le marché sont perçus par nombre d’experts dans l’agriculture numérique comme la clé permettant de débloquer considérablement les revenus des petits producteurs en reliant les agriculteurs à des données de grande qualité, et leur permettant de vendre leurs produits facilement au bon moment et à des prix optimaux.

Les solutions « self-service » de gestion d’exploitation doivent également favoriser la rentabilité des fermes et permettre aux producteurs de passer du statut de petite exploitation à petite entreprise. Les solutions de gestion d’exploitation ont connu une forte croissance au cours de ces cinq dernières années, avec une croissance annuelle de plus de 35 % – soit trois fois la moyenne du marché. La majorité des solutions existantes sont axées sur la gestion des résultats (p.ex. volumes des récoltes), un nombre significatif de solutions intégrant des composantes d’éducation financière.

Enfin, il est nécessaire d’élaborer un échange de données agricoles capable de débloquer l’« opportunité des données » pour les investisseurs privés, les entrepreneurs du secteur agricole, les prestataires de services financiers et autres, ainsi que les ministères et les agences en charge de questions agricoles. L’interopérabilité et le partage de données constituent un préalable essentiel pour intégrer des solutions et améliorer l’allocation de ressources.

En outre, la Fondation veillera à ce que le programme de services financiers pour les populations pauvres cible les services financiers numériques capables d’atténuer les risques grâce à une meilleure information et à la réduction des coûts des transactions. L’intégration de données numériques alternatives à l’évaluation du risque de crédit et à la gestion de portefeuille pour piloter l’inclusion financière suscite un vif intérêt. Néanmoins, la variété de données activement utilisées aujourd’hui reste faible, les modèles d’entreprise sont naissants et la plupart des prestataires de services financiers n’ont pas la capacité d’exploiter ces données numériques pour fixer le prix des emprunts et d’autres produits financiers.

Selon nous, la mise en œuvre fructueuse de cette vision devrait contribuer à doubler les revenus de millions de ménages agricoles.

Liens 

Page internet de la Fondation Bill & Melinda Gates

http://www.gatesfoundation.org