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Les quatre piliers d’un environnement TIC dynamique

Serge Kedja

Un environnement dynamique et favorable est essentiel à la créativité, à l’émulation et à l’optimisme. Les initiatives ICT4Ag peuvent y contribuer. Les développeurs et les innovateurs doivent tirer les leçons de toutes les situations qu’ils rencontrent – réussites ou échecs – lorsqu’il s’agit d’environnements ou de contextes auxquels ils ont participé. On relève quatre domaines dont dépend un environnement favorable.

Le boom de l’utilisation du téléphone portable en Afrique, aux Caraïbes et dans les régions Pacifique trouve largement sa source dans la libéralisation par les gouvernements du secteur des télécommunications, laissant aux entreprises privées la possibilité d’entrer en concurrence pour proposer des téléphones et des réseaux abordables pour tous. En dépit de ces réussites, certaines régulations peuvent limiter le développement de la croissance du secteur des TIC, notamment en jugulant l’innovation ou en freinant l’expansion du réseau. Par conséquent, les gouvernements nationaux et régionaux sont des acteurs importants dans un modèle de croissance durable, en particulier pour ce qui est des initiatives ICT4Ag. Dès qu’ils ont avalisé un nouveau projet, les gouvernements doivent appuyer solidement sa mise en œuvre. Il convient de distinguer quatre piliers qui contribuent à la création d’un environnement propice.

La promotion de la recherche et de l’innovation

Prenons l’exemple d’Ignitia. Cette entreprise de prévisions météorologiques tropicales a mis au point une technologie de rupture permettant aux petits exploitants agricoles d’Afrique de l’Ouest d’avoir accès à des prévisions météorologiques précises (voir également ICT Update, numéro 83). La nécessité de disposer de modèles de prévisions météorologiques précises est évidente pour les agriculteurs qui doivent être en mesure de planifier leurs activités en conséquence. Les résultats d’Ignitia, basée en Suède et dont les filiales se situent au Ghana et au Nigeria, ont été mis en lumière dans le cadre d’une étude menée en Suède par le Royal Institute of Technology portant sur le potentiel de croissance des entrepreneurs innovants qui s’impliquent auprès d’utilisateurs finaux dans les régions rurales. Au bout de deux ans de recherche (soit 15 hommes/an), l’équipe a élaboré un modèle haute résolution de prévisions météorologiques en région tropicale à partir de quantités importantes de données satellite et d’algorithmes développés par les chercheurs. Ce modèle a ensuite été appliqué dans le cadre d’un pilote déployé auprès d’agriculteurs dans le nord du Ghana. La mise à disposition de prévisions plus précises par le canal des téléphones portables a permis un rendement accru chez les utilisateurs du service, ce qui en retour peut contribuer à une amélioration de la situation économique et à une réduction de la pauvreté.

Cet exemple illustre le rôle fondamental que la recherche et les systèmes de vulgarisation jouent dans le développement des TIC dans l’agriculture. L’étude du Royal Institute of Technology a favorisé l’approfondissement des connaissances en matière de prévisions météorologiques, ce qui a permis d’élaborer des solutions visant la résolution d’une problématique spécifique pour les exploitants des régions tropicales. Elle met également en lumière le fait que nombre de pays en développement ne disposent pas des ressources suffisantes pour développer leur propre capacité à innover. C’est une nouvelle preuve que les secteurs public et privé doivent investir dans la recherche et l’innovation et, plus encore, veiller à ce que les investissements consentis livrent des résultats concrets sur le terrain.

Support juridique et institutionnel

La législation et la réglementation jouent un rôle essentiel dans une société pour protéger les citoyens, les entreprises et l’intérêt public. Néanmoins, face aux mutations technologiques rapides, les corpus législatifs et réglementaires peuvent devenir un cauchemar si l’on songe à la somme des domaines concernés par l’innovation technologique au service de l’agriculture (p.ex. les satellites, les données personnelles et commerciales, les brevets technologiques).

Le cas des UAV (Unmanned Aerials Vehicle) ou drones appliqués à l’agriculture pour contribuer à l’accroissement des récoltes et surveiller le bon développement des cultures illustre la nécessité d’encadrer juridiquement les innovations et les connaissances. L’utilisation de capteurs de pointe et d’équipements d’imagerie numérique permet aux agriculteurs de mettre à profit ces drones pour les aider à avoir une meilleure représentation de leurs champs. Les informations collectées par les drones aident les petits exploitants à prendre des décisions favorables pour l’augmentation de leur productivité ou de leurs revenus, ou des deux.

D’un autre côté, l’utilisation sauvage et indiscrète de drones par des particuliers, allant des drones de paparazzi au survol non autorisé de zones réglementées, a soulevé de vives préoccupations quant à l’utilisation non réglementée de ces outils technologiques. En réaction à ces préoccupations, certains pays en développement ont mis en place des dispositions réglementaires relatives à l’utilisation de la technologie par des particuliers, tandis que d’autres ont interdit le déploiement de drones sans autorisation explicite des autorités. Au Ghana, plus de 28 dispositions régissent l’utilisation des drones, tandis qu’en Côte d’Ivoire, ceux-ci ne sont autorisés qu’à des fins militaires. Au Burkina Faso, aucune disposition spécifique n’est en vigueur selon la base de données internationale des réglementations relatives aux systèmes d’aéronefs sans pilote. La situation en Afrique de l’Ouest souligne l’absence d’ensemble harmonisé de dispositions réglementaires visant l’utilisation de petits drones dans l’espace aérien public. Réglementation restrictive, surveillance relative et activité incontrôlée se côtoyant donnent lieu à des possibilités inéquitables pour les innovateurs comme pour les agriculteurs de tirer avantage de la technologie des drones. Pour réduire ces écarts, nul doute qu’il faille des efforts concertés. Au rang de ceux-ci, notons comme point de départ les approches collaboratives entre innovateurs et régulateurs, dans la mesure où une telle collaboration encourage le partage inclusif de l’expertise et des ressources pendant le processus d’élaboration réglementaire.

Un environnement économique sûr et sain

Il est difficile de parvenir à un modèle économique rentable lorsque l’environnement économique n’est pas équitable ni favorable à l’entrepreneuriat et à l’innovation.

Le coût d’une innovation ICT4Ag est élevé et doit être remboursé par le flux de revenus des agriculteurs, pauvres pour la plupart. Des taxes spécifiques au secteur, telles que des accises sur les temps de diffusion et les taxes SIM imposées aux consommateurs et aux opérateurs, nuisent à l’accessibilité financière des services et portent préjudice à l’investissement et au déploiement dans les régions rurales moins rentables. À titre d’exemple, un message SMS de demande d’information coûte 0,15 euro en Zambie, tandis que l’appel à un service de réponse vocale interactive (IVR) en Côte d’Ivoire coûte plus de deux fois plus cher. Les abonnés mobiles en Afrique de l’Est doivent s’acquitter de taxes qui sont parmi les plus élevées au monde, selon la GSM Association. Le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie imposent des taxes spécifiques au secteur mobile. Avec la TVA, le montant des taxes imposées au consommateur s’élève à 30 % en Ouganda et en Tanzanie, et à 27 % au Kenya.

M-Kilimo, une help-line agricole lancée en 2009 au Kenya ne fonctionnait déjà plus en 2011, en dépit de son succès initial et de ses plus de 20 000 utilisateurs enregistrés en 2010. Ce projet, financé au départ par des dons, présentait des coûts opérationnels élevés qui ont rendu le projet non viable une fois les fonds épuisés.

Un plaidoyer concerté

Les TIC peuvent avoir un impact majeur sur le développement des pays. Néanmoins, les initiatives ICT4Ag, en tant que sous-composantes de la croissance agricole et économique, ne sont pas nécessairement perçues comme prioritaires par les pays en développement si l’on considère d’autres défis auxquels ils sont confrontés, au rang desquels la santé, l’éducation et la sécurité.

Les gouvernements et les responsables politiques sont à la source de la création d’un environnement sain et favorable aux initiatives ICT4Ag. En retour, ces innovations contribuent positivement au développement grâce à la création de perspectives commerciales et à l’amélioration de la qualité, de la productivité et des revenus.

Pourtant, nombre de responsables politiques échouent à identifier les perceptives en présence. Pour les aider à créer des environnements favorables à l’innovation dans les ICT4Ag, il faut déployer un effort de sensibilisation. Les pressions sont plus efficaces si les organisations internationales, nationales et locales ayant des visions communes travaillent de concert. L’approche collaborative entre la chaîne de valeurs agricoles, les innovateurs et les entreprises est fondamentale pour soutenir les innovations et améliorer leur impact.

Liens 

Publication du CTA : « Lessons for sustainability – Failing to scale ICT4Ag-enabled services » (2016)

ICT Update 83 -Youth e-agriculture entrepreneurship (2016)