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Disponibilité et utilisation des données climatiques en Afrique : les défis à relever obstacles

Tufa Dinku

La disponibilité de données météorologiques et de produits d’information basés sur ces données – et l’accès à ceux-ci – est essentielle face à l’objectif d’un développement à l’épreuve du changement climatique. Toutefois, ces informations météorologiques ne sont pas utilisées à grande échelle en Afrique.

Les informations utiles ne sont souvent pas disponibles, et lorsqu’elles le sont, ceux qui en ont le plus besoin n’y ont pas accès. Des efforts sont actuellement menés pour remédier au problème de la disponibilité et de l’utilisation de ces données.

L’ initiative ENACTS (Enhancing National Climate Services, Améliorer les services météorologiques nationaux) s’inscrit dans le cadre de ces efforts. Elle est mise en œuvre par l’International Research Institute for Climate and Society (IRI), à l’Earth Institute de l’université de Columbia. L’initiative ENACT fournit des données climatiques solides et des produits d’information ciblés et organise également des formations particulièrement adaptées aux besoins des agriculteurs et des décideurs et responsables de la sécurité alimentaire, à de multiples niveaux. Elle donne ainsi les moyens à un large éventail d’acteurs d’utiliser des informations météorologiques fiables – passées, présentes et futures – aussi bien dans le secteur de l’agriculture que pour les actions en faveur de la sécurité alimentaire. À ce jour, ENACTS est mis en œuvre en Ethiopie, au Ghana, en Gambie, au Kenya, à Madagascar, au Mali, au Rwanda, au Sénégal, en Tanzanie, en Ouganda et en Zambie.

Disponibilité des données climatiques : les défis 

En Afrique, les réseaux d’observation météorologique sont notoirement inefficaces et peu appropriés, comme l’a souligné par exemple le Centre africain des politiques climatiques. Le système d’observation météorologique est trop peu développé sur le continent, avec, dans de nombreuses régions, une diminution du nombre de stations météorologiques et une baisse de leur qualité. Ces stations sont inégalement réparties et la plupart sont installées le long des routes principales. 

Le Graphique 1 montre le pourcentage de rapports CLIMAT (données climatologiques mensuelles recueillies sur des sites nationaux de surveillance météorologique terrestre en surface et envoyées aux centres de données) reçus des différentes régions par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) au cours de la période 2004-2008 par rapport à l’ensemble des données requises. La contribution de l’Afrique, avec seulement 30 % des données requises, est la plus faible. Un pourcentage élevé de rapports proviennent en outre d’Afrique du Sud, où la densité des stations est nettement meilleure que dans d’autres régions du continent.

Figure 1: Percentage of CLIMAT reports received compared to what is required (Data Source: WMO)

Le Graphique 2 montre par ailleurs que le nombre de stations communiquant leurs données au Centre mondial de climatologie des précipitations (Global Precipitation Climatology Centre , GPCC) a considérablement diminué depuis le début des années 1980, et ce pour deux raisons. Tout d’abord parce que les données – parfois disponibles pourtant – n’ont pas toujours été communiquées au GPCC. Ensuite, car le réseau des stations a diminué à l’échelon national. C’est très net à Madagascar par exemple, où le nombre de stations a véritablement chuté au cours de ces 50 dernières années.

Figure 2: Number of stations that were used in the GPCC full-data product from Africa

Différents facteurs expliquent la couverture clairsemée du réseau d’observation et sa diminution au fil des ans : la présence de zones reculées et difficiles d’accès, la dispersion de la population rurale, les conflits, le manque d’investissements ou leur diminution. Un contexte géographique difficile, comme c’est le cas pour les régions montagneuses ou désertiques, peut dissuader les investissements dans les stations d’observation de la région. Ces zones nécessitent en effet d’importants investissements, en capitaux, pour la mise en service et le bon fonctionnement ainsi que pour l’entretien.

Les conflits ou les troubles politiques peuvent aussi expliquer le manque de données disponibles et donc aboutir à des rapports incomplets. Ce fut par exemple le cas lors du génocide de 1994 au Rwanda. Le réseau d’observation météorologique a alors été dévasté et il a fallu près de 15 ans pour que les stations soient à nouveau opérationnelles. En outre, la diminution ou l’absence d’investissements dans l’installation et l’entretien des stations météorologiques a posé un problème majeur en Afrique. L’observation météorologique a en effet été jugée moins prioritaire que d’autres secteurs en termes d’investissements.

Les défis de l’exploitation des observations météorologiques par les utilisateurs

En coopération avec ses partenaires, l’International Research Institute for Climate and Society (Institut international de recherche sur le climat et la société, IRI) a initié d’ambitieux efforts en vue d’améliorer simultanément la disponibilité, l’accèssibilité et l’utilisation des informations météorologiques au niveau national par le biais de son initiative ENACTS. ENACTS se concentre sur le développement d’informations météorologiques fiables et exploitables, adaptées à la prise de décisions au niveau national et local.

L’approche ENACTS s’articule autour de trois grands volets : l’amélioration de la disponibilité des données, l’amélioration de l’accès aux informations sur le climat et la promotion de l’utilisation de ces informations. 

L’amélioration de la disponibilité des données impose de remédier aux déficits de données spatiales et/ou temporelles. L’approche d’ENACTS est ici la suivante : les mesures enregistrées par les stations, dont la qualité est contrôlée, sont combinées à des estimations satellitaires des précipitations et/ou à des données de réanalyse, pour les températures (voir Illustration 3). Les données satellitaires ou de réanalyse offrent l’avantage d’être spatialement complètes et d’être accessibles gratuitement. Les estimations satellitaires des précipitations couvrent aujourd’hui une période pouvant aller jusqu’à 30 ans et les produits de réanalyse remontent encore plus loin dans le temps. ENACTS associe donc les informations spatiales des satellites ou les données de réanalyse aux mesures des stations. Les produits finaux sont des séries de données couvrant des séries temporelles de 30 ans ou plus sur les précipitations et les températures pour chaque grille de quatre kilomètres dans un pays.

Améliorer l’accès aux informations sur le climat

Les données, même celles d’excellente qualité, n’ont aucune utilité si personne n’y a accès ou ne les utilise. L’approche ENACTS vise donc à améliorer l’accès aux produits d’information sur le climat en les mettant en ligne. Pour ce faire, ENACTS « customise » et intègre la très puissante Bibliothèque de données IRI dans les Instituts météorologiques nationaux et développe un service de cartographie en ligne qui fournit des outils conviviaux pour l’analyse, la visualisation et le téléchargement de produits d’information sur le climat, comme la « Meteo Rwanda Map Room » qui présente les tendances météorologiques les plus récentes sous la forme de cartes et en chiffres.

L’existence de produits d’information sur le climat et leur mise en ligne ne débouchent cependant pas nécessairement sur leur adoption. Les utilisateurs potentiels doivent être sensibilisés à l’importance de ces produits d’information et à l’utilisation qu’ils peuvent en faire. Ils doivent également contribuer eux-mêmes au développement de produits d’information pertinents. ENACTS promeut donc également l’utilisation d’informations sur le climat en se rapprochant des utilisateurs et en collaborant avec eux. 

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