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Utiliser les données météorologiques pour soutenir l’agriculture à petite échelle en Afrique

Evert-jan Quak

Offrir des services à valeur ajoutée aux petits agriculteurs en utilisant des données météorologiques ouvertes dans les pays en développement est un véritable défi. Les 21 et 22 novembre 2017, des praticiens, des responsables politiques et des chercheurs se sont donc réunis à La Haye, aux Pays-Bas, pour examiner, dans deux ateliers, les défis pratiques et stratégiques auxquels ils font face dans leur travail avec les données météorologiques ouvertes et pour déterminer comment les relever.

Ces deux ateliers étaient organisés dans le cadre de GODAN Action (Global Open Data for Agriculture & Nutrition, données ouvertes mondiales pour l’agriculture et la nutrition), un projet d’une durée de trois ans financé par le DFID qui vise à permettre aux utilisateurs et aux producteurs de données, ainsi qu’aux intermédiaires, de travailler concrètement avec les données ouvertes dans le contexte des pays en développement, et de maximaliser l’impact potentiel de ces données en développant les capacités des acteurs concernés. GODAN Action a choisi de donner la priorité aux données climatiques et météorologiques ouvertes et accessibles pour catalyser le développement d’entreprises et le renforcement des compétences, l’objectif étant de mettre la recherche en pratique en vue de produire un impact. 

Les deux ateliers ont surtout permis de bien prendre conscience du fait que l’offre d’un soutien aux petits agriculteurs sous la forme de données météorologiques nécessite bien plus que la compréhension de ces données et la capacité à les traiter. Il faut pouvoir se faire une idée plus générale des normes, de l’entrepreneuriat, des partenariats et de la manière de combiner les différentes catégories de données. Les deux ateliers ont également permis aux participants de mieux comprendre les opportunités et les défis liés aux données météorologiques ouvertes pour les petits agriculteurs, tout en dotant les acteurs des connaissances nécessaires pour améliorer la chaîne de valeur des données météorologiques ouvertes.

Les défis

Lors des deux ateliers, les participants ont épinglé de nombreux obstacles à la poursuite du développement des données météorologiques ouvertes et de leur infrastructure. Une difficulté est par exemple de s’assurer que les données restent accessibles et que le coût des services utilisant les données météorologiques ouvertes soit abordable pour les utilisateurs finaux, par exemple les petits agriculteurs et les organisations paysannes. Or, les données météorologiques sont souvent considérées comme un atout stratégique et commercial étant donné que qui dit données dit contrôle sur celles-ci et que les services météorologiques subissent également la pression de devoir gagner eux-mêmes de l’argent.

Même dans un contexte de totale liberté d’innovation dans le domaine des données météorologiques ouvertes, les obstacles administratifs et réglementaires sont nombreux. Qui réglementera l’introduction de services météorologiques innovants, par exemple ? Mais l’amélioration de l’accès aux données météorologiques pour les agriculteurs, les syndicats agricoles et les agents de vulgarisation se heure également à la nature fort technique du contexte de travail. Ce domaine nécessite d’importantes connaissances et une bonne capacité à recueillir et à analyser les données. Il y a donc lieu d’investir massivement dans le renforcement des capacités pour apporter une valeur ajoutée à ces données en les convertissant en informations actuelles, localisées, lisibles et utilisables. Or, dans les pays en développement, les capacités et les compétences en la matière restent bien trop peu développées.

Approche de type chaîne de valeur

Lors des ateliers, les participants se sont mis d’accord sur le fait que la chaîne de valeur des données météorologiques ouvertes – qui inclut les fournisseurs de données, les intermédiaires qui traduisent les données en services, et les consommateurs – doit être orientée vers la demande et être la plus courte possible pour réduire les coûts et donc le prix des services. Il faut adopter une approche centrée sur le petit exploitant pour que les données ouvertes aient un impact pour celui-ci. L’offre de services météorologiques aux agriculteurs n’est en effet pas un processus à sens unique, car les fournisseurs de services doivent intégrer leurs produits dans des structures et des langues locales et s’appuyer sur les connaissances autochtones. Les communautés rurales peuvent également jouer un rôle majeur dans la collecte de données météorologiques et dans la gestion des stations météorologiques installées dans des zones reculées en coopérant avec des observatoires citoyens. Dès lors, la co-création dans la chaîne de valeur pourrait ainsi renforcer la confiance à l’égard des acteurs locaux, si nécessaire.

Les participants ont identifié quatre domaines d’intérêt pour lesquels les données météorologiques ouvertes pourraient avoir un impact immédiat sur les services aux agriculteurs : les prévisions météorologiques, les alertes météorologiques, les assurances indicielles et les outils de surveillance agricole améliorés. Lors des ateliers, les participants ont mentionné, pour ces domaines, les facteurs d’impact suivants : le renforcement des capacités (adapté aux différents acteurs de la chaîne de valeur), le financement (ressources et mise en commun vu les économies d’échelle réalisées grâce à des grands groupes d’agriculteurs), l’infrastructure (car il faut équiper et entretenir un plus grand nombre de stations météorologiques et prévoir davantage de soutien technique pour la collecte et l’analyse de données), les canaux de communication (pour faire le lien entre l’offre et la demande) et la politique (car les gouvernements peuvent renforcer les mesures incitatives pour encourager les investissements et la collaboration).

Opportunités commerciales

 Il existe heureusement diverses opportunités en matière de développement des données météorologiques ouvertes pour l’agriculture. Les données satellitaires améliorées et les données enregistrées par les drones contribuent à améliorer la collecte. Les solutions TIC sont en outre en train de faciliter l’intégration des données météorologiques et des géo-données. Les participants ont également mis en avant l’amélioration constante des opportunités de création d’entreprises en Afrique, grâce notamment au soutien à l’innovation qui augmente la créativité. Les jeunes entrepreneurs sont en outre plus susceptibles de travailler dans le secteur de l’agriculture lorsqu’ils peuvent utiliser les TIC. Enfin, des initiatives pilotes de crowdsourcing mettent en avant les opportunités offertes par la science citoyenne, même si des difficultés subsistent au niveau du contrôle de la qualité des données et du respect de normes.

La pérennisation de ces initiatives nécessite des modèles d’entreprise solides, qui vont au-delà du financement et de la subvention de projets. Il n’est pas envisageable de fournir gratuitement des services localisés et d’espérer qu’ils se poursuivent sur le long terme. En effet, lorsque le financement est épuisé, le projet cesse lui aussi ses activités et les équipes qui y travaillent sont alors dissoutes. Pour créer des entreprises pérennes, il faut regrouper des services, développer des bouquets de services et les vendre plutôt que de se concentrer sur les services d’information météorologique indépendants. Une autre solution pourrait être de demander aux agriculteurs une petite participation, sous la forme d’un abonnement aux services, en leur demandant ensuite de choisir entre un service premium ou un service freemium, le premier donnant accès à des services extrêmement spécialisés. Certains entrepreneurs privilégient également l’insertion d’annonces publicitaires.

Partenariat et collaboration

La cocréation dans les chaînes de valeur des données météorologiques ouvertes nécessite une collaboration entre de nombreux acteurs. Ceux-ci peuvent ainsi faire des compromis entre plusieurs initiatives et acteurs, ce qui crée un climat concurrentiel. Il appartient aux gouvernements de mener et d’orienter ce processus et de créer ainsi l’environnement le plus propice possible au développement de partenariats multiacteurs efficaces. Malheureusement, jusqu’à présent, les acteurs gouvernementaux ne progressent pas suffisamment sur ce front. Il est donc essentiel d’inciter le secteur privé, les organisations paysannes et les coopératives à être ici des locomotives et à coopérer avec les services météorologiques nationaux. Mais pour cela, il faut absolument vérifier la possibilité d’accéder à de nouveaux marchés et comment. Pour intéresser les entreprises, il faut absolument se concentrer sur la fiabilité, le coût – qui doit être abordable –, le branding et le marketing.

D’autres actions sont nécessaires pour garantir la disponibilité de données météorologiques vérifiables et de qualité. C’est ici que réside toute l’importance de l’introduction de normes. Celles-ci créent des marchés fiables, introduisent un contrôle de la qualité des données et des procédures précises pour améliorer des tâches et des compétences spécifiques. Il apparaît aujourd’hui que l’un des problèmes au niveau des données d’observation vient du fait que les différentes stations utilisent des normes différentes et génèrent donc des données qui ne peuvent pas être intégrées automatiquement et facilement. Il serait donc judicieux de travailler en coopération pour voir comment y remédier. La carte des normes de GODAN Action et le travail sur des normes pour les données météorologiques de l’ODI peuvent être considérés comme un bon point de départ.

Agenda d’action

Une des réalisations majeures des groupes de travail est le lancement d’une Communauté de pratique qui cartographiera les partenariats et développera et mobilisera les réseaux existants afin d’améliorer la chaîne de valeur des données ouvertes et de fournir des conseils de gestion aux petits exploitants. Elle diffusera les connaissances sur l’utilisation du crowdsourcing, les observatoires citoyens, les modèles d’entreprise inclusifs et les structures à faible coût. La communauté n’aura pas pour objectif de « faire du chiffre » mais sera orientée vers la recherche de solutions, l’objectif étant d’inciter les parties prenantes à rejoindre la communauté. 

Les participants se sont engagés à rechercher des solutions pratiques pour orienter davantage la chaîne de valeur sur la demande, par exemple en travaillant avec des plateformes de connaissances associant des agriculteurs et des organisations paysannes afin de leur permettre de discuter avec d’autres acteurs de leurs préoccupations et de leurs questions en ce qui concerne les données météorologiques, les mécanismes de feedback et les besoins. Des « hackathons » seront organisés pour développer la coopération avec les jeunes et les associer à la recherche de solutions innovantes et les inciter à utiliser les données météorologiques ouvertes. Les participants ont par ailleurs promis de clarifier les avantages des données ouvertes pour l’agriculture et de communiquer sur ceux-ci. 

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