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#AgBlockchain : avantages et limites

Marieke de Ruyter de Wildt

En 2017, The Fork – une entreprise amstellodamoise qui met la blockchain au service du développement de la chaîne alimentaire mondiale – a conçu, évalué et commenté une vingtaine d’applications de cette technologie dans l’agriculture. Elle a formulé la conclusion suivante : il faut l’expérimenter dès maintenant afin de comprendre comment la prochaine génération de technologies pourra faciliter la réalisation des objectifs dans le domaine de l’agriculture. Après avoir brièvement expliqué ce qu’est la blockchain, nous analyserons son potentiel pour l’agriculture – sous un angle inédit – mais aussi ses limites. Nous expliquerons enfin par où commencer et comment l’utiliser.

Qu’est-ce que la blockchain ?

La blockchain est essentiellement un registre, c’est-à-dire un grand livre qui répertorie des données liées à des transactions. Elle associe une « base de données » au « réseau », et apporte des améliorations à l’informatique en nuage ou cloud computing. Cette technologie propose au moins quatre nouvelles caractéristiques qui expliquent l’engouement dont elle fait l’objet :

  • Premièrement, la blockchain est ouverte et publique. Toute personne autorisée peut lire et alimenter cette base de données ;
  • Deuxièmement, elle est synchronisée automatiquement entre tous les participants. Toutes les copies de la base de données sont identiques. Elles sont synchronisées instantanément et simultanément ;
  • Troisièmement, elle est immuable. Il faut toutefois un peu de temps afin de bien identifier l’intérêt pour les chaînes logistiques. En fait, la force de la blockchain réside dans son caractère permanent. Une fois encodée, l’information ne pourra jamais être supprimée, modifiée ou trafiquée, en tout ou en partie. Cette caractéristique est très précieuse, pour les chaînes logistiques en général et particulièrement pour l’agriculture ;
  • Quatrièmement, elle est distribuée dans l’ensemble du réseau. C’est pourquoi les technologies de ce type sont de plus en plus souvent désignées sous l’appellation « technologie des registres distribués » ou DLT (distributed ledger technology). 

En tant que technologie distribuée, tout laisse à penser qu’elle sera au cœur de la prochaine révolution industrielle. Dans la société actuelle, la plupart des modèles d’entreprise reposent déjà sur la décentralisation. Il suffit de regarder Uber, Airbnb ou Facebook. Les technologies comme la blockchain permettent de soutenir cette décentralisation et offrent un formidable potentiel de rupture.

A propos du caractère ouvert, il faut préciser un point important : les blockchains peuvent être publiques ou privées. Il est essentiel de bien comprendre quelle est la différence. Le réseau Bitcoin est un exemple de blockchain publique. C’est aussi le registre le plus ouvert. Hyperledger est en revanche une plateforme privée. Chacune a ses particularités. Dès lors, avant d’affirmer que tout est ouvert et transparent pour tout le monde dans une blockchain, il faut en savoir plus sur ses spécificités et sa structure de gouvernance. Qui a accès à quoi ?  Le graphique ci-dessous décrit les différentes types de blockchains. 

Un dernier point important : il faut bien se rendre compte que la blockchain n’est qu’une composante d’un ensemble de technologies. Seule, la blockchain n’est rien. Elle existe quand on l’utilise avec des bases de données pionnières comme une feuille Excel ou un progiciel de gestion intégré (PGI), avec des interfaces de programmation d’application qui permettent l’échange de données entre différents systèmes, et surtout avec des interfaces utilisateur ou applications, voire des applications décentralisées – c’est-à-dire tous les types d’applications que vous trouvez sur votre smartphone ou votre tablette. Elle se base sur  l’impact et les fonctions des technologies sous-jacentes pour nous permettre, à vous et moi, de les utiliser correctement.

Pourquoi utiliser la blockchain ?

La blockchain annonce une nouvelle génération de technologies. En fait, ce n’est pas tant la blockchain mais bien plus des dizaines d’années de recherche et d’avancées dans le domaine de la sécurisation qui ont permis l’avènement de ces technologies de bases de données novatrices. La blockchain implique une approche différente du stockage de l’information. Auparavant, le transfert d’informations s’effectuait uniquement par le biais d’internet alors que nous pouvons à présent transférer une donnée ou une valeur directement d’un utilisateur à l’autre. Cette évolution confère aux bases de données une toute nouvelle dimension.  

Voici trois caractéristiques techniques qui devraient vous convaincre d’utiliser la blockchain :

  • Véracité des informations : la blockchain crypte les informations sous la forme de code. Ce cryptage ne peut être supprimé, modifié ou ignoré. Il garantit la véracité des informations et favorise ainsi la confiance entre les parties. Cette caractéristique est déterminante pour le secteur de l’agriculture ;
  • Propriété des données : notre expérience nous a montré que la blockchain résout le problème de la propriété des données, un obstacle majeur à la numérisation du secteur agricole. Elle rend le contrôle aux utilisateurs qui récupèrent la pleine propriété de leurs données. La transparence est totale. Les données sont reproduites en plusieurs points non-reliés entre eux. Aucun d’entre eux ne peut donc jouer le rôle de point d’entrée et entraîner ainsi un flou concernant la propriété. Les utilisateurs qui stockent des informations dans la blockchain conservent l’accès à celles-ci grâce à des clés de cryptage qu’ils sont les seuls à détenir, indépendamment du service ou de l’application qui les ont générées ; 
  • Suivi et traçabilité flexibles : la blockchain est un système distribué. Elle comporte des règles, mais pas de régulateur. Oui, des règles mais pas de régulateur. Il n’y a pas un organe central investi du pouvoir de contrôle. Tout le monde a le contrôle. Les règles sont intégrées dans le système lui-même, dans le code. C’est ce qui rend la blockchain très sûre et flexible. Le suivi et la traçabilité étaient déjà possibles, mais ils sont nettement plus performants grâce à la décentralisation offerte par la technologie.

Ces trois autres avantages opérationnels pourraient finir de vous persuader de l’intérêt d’expérimenter la blockchain :

  • Gestion des risques : comme tous les acteurs du réseau peuvent consulter les mêmes informations au même moment, et comme ces informations sont correctes et accessibles en temps réel, la gestion des risques sera considérablement améliorée ;
  • Efficacité opérationnelle : grâce en partie à l’auto-synchronisation des informations, les gains d’efficacité enregistrés peuvent atteindre 80 % (dans la finance, domaine où l’utilisation blockchain est la plus mature). Les contrats intelligents améliorent aussi l’efficacité. Il s’agit de protocoles qui automatisent les liens de causalité de type « si-alors ».
  • Intégrité ou durabilité : grâce aux structures plus décentralisées, l’information circule plus rapidement et devient idéalement plus accessible – à tout le monde. La transparence augmente également. On identifie bien mieux qui fait quoi et contre quelle rémunération. La propriété des données est mieux organisée et il devient bien plus difficile de détourner un système à son avantage.

La blockchain est l’une des propositions de valeur les plus solides, sinon la plus solide, de la chaîne logistique. Les promesses sont encore plus grandes dans le domaine de l’agriculture. Généralement, les chaînes logistiques sont caractérisées par un faible degré de confiance. Plus elles sont complexes, moins la confiance entre les parties sera élevée et plus les transactions deviendront coûteuses. Les chaînes agrologistiques sont parmi les plus complexes et souffrent de très faibles niveaux de confiance. Pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer, la blockchain peut améliorer ces processus en rétablissant la confiance et avoir ainsi un énorme impact dans les cinq années à venir.  

Les limites de la blockchain

 Il y a bien sûr beaucoup de questionnements autour de cette nouvelle technologie. La blockchain en est encore à ses débuts. Sa situation est comparable à celle d’internet il y a vingt ans : il y a donc plus d’inconnues que de certitudes sur le sujet. Beaucoup d’idées fausses circulent, les définitions sont ambiguës, les concepts entremêlés et les arnaques loin d’être exclues. Pour le moment, nous pouvons insister sur trois précautions à prendre :

  • Ne déployez pas la blockchain à grande échelle. Vous serez obligés de tout refaire pour passer à d’autres technologies plus perfectionnées ;
  • N’utilisez pas la blockchain uniquement pour le suivi et le traçage. Pour cela, il existe des solutions plus efficaces ;
  • Ne vous lancez pas si vous ne pouvez pas associer une expérience avérée dans le domaine de la blockchain à un sens aigu des affaires. Ne vous laissez pas induire en erreur par des experts « autoproclamés ». Il y a beaucoup d’escrocs dans ce domaine. Et surtout, ne laissez pas les technologies prendre le pas sur votre sens inné des affaires.

Comment commencer ?

 Trois tendances dominent actuellement. Il est possible de commencer avec un produit existant comme Steemit, une plateforme de réseaux sociaux reposant sur une blockchain. Vous pouvez aussi acheter et affiner une solution prête à l’emploi comme AgUnity, une application mobile qui enregistre des transactions protégées contre la falsification. Enfin, vous pouvez aussi développer votre propre blockchain à partir de zéro. Veillez toutefois à faire les bons choix en prenant en considération quatre critères : les coûts, la complexité, l’asymétrie de l’information et les questions de confiance.

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