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Construire des vies dignes pour les petits exploitants

Eva Oakes

Eva Oakes relate les efforts déployés par Choco4Peace afin de créer un réseau basé sur la technologie de la blockchain dans le secteur du cacao en Colombie. L’objectif principal : sortir les petits exploitants de la production de cocaïne et de la pauvreté via l’accès à des sources de financement.

La blockchain sera-t-elle le bon génie qui apportera des solutions durables aux pénuries et inégalités dans l’industrie agroalimentaire ? Beaucoup le croient. Il faut dire que cette technologie possède les armes nécessaires pour éradiquer la faim dans le monde tout en remédiant aux problèmes de développement à l’échelle internationale. En regroupant les investisseurs et producteurs au sein de réseaux économiques intégrés, la blockchain a comblé un fossé souvent problématique : celui opposant des fournisseurs soucieux de répondre à une demande croissante et des producteurs de pays en voie de développement n’ayant pas les moyens de trouver des acheteurs et d’exporter leurs produits.

Le potentiel du cacao colombien

Convaincue par la pertinence de la blockchain, Choco4Peace – une start-up basée à Montréal (Canada) et Bogota (Colombie) – a imaginé un réseau de ce type dans le secteur du cacao colombien. La Colombie est actuellement le cinquième producteur mondial de cacao et le troisième en Amérique latine. Le cacao est cultivé par environ 38 000 familles, et 90 % de la production provient non pas de grandes sociétés agricoles commerciales mais de petits exploitants.

Malgré la forte propension du pays à cultiver le cacao – le plan décennal de développement du cacao en Colombie pour 2012-2021 recense quelque 660 000 hectares de terres disponibles pour cette culture – le potentiel d’exportation colombien est actuellement très faible : seule une poignée de producteurs peut répondre aux exigences de certification. La plupart des cultures de cacao colombiennes (ou les potentiels lieux d’exploitation) se situent dans des régions essentiellement rurales, difficilement accessibles et contrôlées par la guérilla avant le traité de paix de 2016. L’occupation contraignait généralement les agriculteurs de ces régions à cultiver de la coca destinée à la production de cocaïne. Les conditions rendaient impossible la production de cacao, tant d’un point de vue économique que logistique.

Les pratiques agricoles peu durables jouent également contre l’exportation colombienne. D’après l’Organisation internationale du cacao (ICCO, International Cocoa Organization), les mauvaises techniques d’entretien et de  conservation entraînent des pertes annuelles allant jusqu’à 40 % des cultures. Dans le contexte actuel, il est impossible de concrétiser le potentiel de la production de cacao sur le marché mondial, d’autant plus que les pratiques inadaptées limitent la quantité de cacao disponible pour l’exportation.

Pourtant, le potentiel du cacao en Colombie est unique, non seulement quantitativement, mais aussi sur le plan de la qualité. La variété « fino aroma » est ainsi de plus en plus prisée par des acheteurs internationaux pointilleux sur les caractéristiques du cacao qu’ils négocient.

Le « fino aroma » est typiquement utilisé pour la confection de chocolats fins et haut de gamme dont la demande a récemment connu une très forte croissance. Ces acheteurs insistent sur la qualité du chocolat mais prennent également en compte les pratiques écologiques et les aspects éthiques. Les préférences du consommateur évoluent. Aujourd’hui, il désire des produits de meilleure qualité, des origines sélectionnées, des saveurs spécifiques, ainsi qu’une durabilité et une traçabilité accrues. Un marché de niche s’est ainsi formé et permet aux acheteurs d’interagir directement avec les producteurs pour établir des relations à long terme.

Utiliser la blockchain dans le secteur du cacao

Choco4Peace utilise la technologie de la blockchain Hyperledger avec trois objectifs principaux :

  • Favoriser l’expansion de la production de cacao en Colombie ;
  • Répondre à un déficit de cacao sur le marché international ;
  • Sortir les petits exploitants de la production de cocaïne et de la pauvreté grâce à un accès au financement.

La blockchain soutient une combinaison d’applications téléphoniques décentralisées qui assurent la prise en charge d’un réseau économique inclusif. Celui-ci regroupe des petits producteurs de cacao, des chocolatiers, des investisseurs à vocation sociale et, par exemple, des prestataires de services axés sur le développement durable.

Les producteurs de cacao dans ces régions post-conflit n’avaient auparavant qu’un accès restreint aux ressources financières à cause d’obstacles liés à la communication, au transport, à la qualité des produits, à la corruption, etc. Les zones rurales sont particulièrement exposées aux défis de ce genre, surtout en Colombie, où le laxisme du pouvoir institutionnel a permis aux groupes de guérilleros de prendre le contrôle de ces régions et d’encourager la production de cocaïne, tout en réduisant les moyens de subsistance des communautés résidentes.

Là où l’apathie des institutions empêche les tentatives gouvernementales de réduire la pauvreté et de stimuler les efforts de développement, Choco4Peace utilise la blockchain pour en venir à bout. Le gouvernement colombien a reconnu le problème lié à la prévalence de la coca et a promis de l’argent aux petits exploitants acceptant de passer de la culture de la coca à celle du cacao. Les autorités manquent toutefois de moyens et les sommes proposées aux agriculteurs sont insuffisantes pour les convaincre. En réponse à ce problème, la plateforme de blockchain de Choco4Peace utilise un financement mixte, combinant les fonds et outils offerts disponibles avec ceux du gouvernement colombien. Ainsi, les secteurs public et privé peuvent financer conjointement les projets des entrepreneurs dans le domaine du cacao.

Après avoir identifié les petits exploitants volontaires et compétents, le programme de Choco4Peace leur fournit des outils pour renforcer leurs capacités – assurance, formation, technologie, services de certification – afin qu’ils deviennent des investissements non plus à risque élevé mais à faible risque. Ces démarches ouvrent l’accès aux investisseurs et ressources financières sans oublier le développement durable. En effet, les outils aident les petits exploitants à mettre en place des cultures durables. Ils pourront ainsi accroître le rendement, améliorer la qualité, éviter la mauvaise utilisation des sols, et optimiser les cultures tout en préservant les ressources naturelles.

La blockchain fait apparaître les impacts socio-économiques et environnementaux des pratiques agricoles durables mises en œuvre par les producteurs de cacao grâce à une accumulation de données enregistrées sur une plateforme Hyperledger transparente. En collaboration avec la Fondation IXO – une organisation qui utilise la technologie de la blockchain pour tisser un réseau d’information mondial et fiable afin d’encourager les investisseurs visant un impact social – Choco4Peace cherche à générer une preuve d’impact via l’accumulation de données basées sur les interactions au sein du réseau économique. La blockchain joue ici un rôle important par sa grande capacité de stockage et son apport de données approfondies. Elle contribue à instaurer un climat de confiance, qui stimule les investissements dans des régions démunies du monde entier, les investisseurs pouvant directement constater l’impact de leurs contributions.

Intégrer les petits exploitants à la plateforme économique

 Le projet de Choco4Peace s’adresse aux petits exploitants ruraux dans les zones post-conflit, et plus largement aux groupes vulnérables : les femmes, les jeunes et les indigènes, tous ceux qui ont subi les retombées de la longue guerre colombienne et veulent aujourd’hui basculer de la production de cocaïne vers la culture du cacao. Une fois identifiés et munis des outils, puis formés, ces producteurs sont intégrés à la plateforme économique, où ils sont regroupés avec les chocolatiers, investisseurs et parties prenantes.

L’enregistrement de chaque transaction par la blockchain permet aux acheteurs et consommateurs de retracer l’origine du cacao, garantissant ainsi la confiance, la traçabilité et la transparence. La technologie renforce les relations entre investisseurs et petits exploitants dans des régions rurales souvent instables. Elle réduit également les coûts et le temps nécessaire aux opérations, tout en renforçant la coopération via la suppression des intermédiaires grâce à la transparence accrue des interactions qui diminue le nombre d’acteurs requis.

La technologie de la blockchain permet d’intégrer des petits exploitants au sein de réseaux économiques plus étendus. Elle agit dès lors sur les déficits, que ce soit à l’échelle du marché international ou au niveau micro. Les agriculteurs et leurs familles préalablement sujets à la paupérisation, à la malnutrition et à un manque général de ressources dus à leur emplacement et à la faiblesse des infrastructures gouvernementales, voient leur situation s’améliorer grâce à l’accès au financement et à ces initiatives autour de la culture du cacao.

Avec Choco4Peace, le chocolat, un produit apprécié dans le monde entier, contribue à l’instauration de la paix. En effet, la blockchain permet aux producteurs de vivre dignement en basculant de la production de cocaïne à celle du cacao. La technologie rend possible l’accès aux marchés, les prix équitables ainsi que le commerce transparent et traçable : elle appuie donc cette transition positive en favorisant l’exportation de chocolat dans le monde tout en réduisant les impacts néfastes de l’industrie de la cocaïne, guidant ainsi les habitants des régions post-conflit de Colombie sur la voie de l’autonomie.

Et si le chemin de la paix passait par la douceur du chocolat ?

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