…

Cryptomonnaies : l’information plutôt que le buzz

John Weru

John Weru est né au Kenya. Il est écrivain, blogueur et cofondateur de PayHub East Africa. Lors d’un entretien avec ICT Update, John a abordé la montée en puissance des cryptomonnaies et le potentiel de la blockchain pour améliorer l’efficacité de la chaîne de valeur agricole en Afrique. Il a également pointé le besoin urgent de bien informer les gens sur cette technologie et l’économie qu’elle est en train de façonner.

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la blockchain ?

Mon intérêt pour la blockchain a été éveillé par un reportage sur Al Jazeera fin 2014. C’était la première fois que j’entendais parler de cette technologie et de ce qu’elle impliquait. C’est à ce moment-là aussi que j’ai entendu l’histoire de cet homme qui avait acheté 5 000 bitcoins, à moins d’un dollar chacun, et dont la valeur équivaut à 5 millions $ (près de 4,3 millions €) aujourd’hui. Tout cela a aiguisé ma curiosité et j’ai voulu en savoir plus. Voilà comment je me suis retrouvé dans le monde des bitcoins et de la blockchain. J’ai commencé par bloguer sur le sujet. J’ai rédigé des articles pour une bourse de bitcoins et plusieurs sites d’actualité consacrés au bitcoin. Et depuis, je ne suis jamais revenu en arrière. J’ai aussi commencé à coder des blockchains : je me suis procuré un livre sur le sujet pour voir si je pouvais coder une blockchain tout seul. J’ai donc cherché à me plonger encore plus dans cette technologie.

Vous êtes le cofondateur d’une entreprise appelée PayHub. Est-elle née de votre intérêt pour la blockchain ?

Oui, c’est lié. Le fondateur original de PayHub Solutions, basée en France, travaillait dans la technologie financière – ou fintech – depuis longtemps. Nous avons commencé à discuter et je lui ai parlé de mon intérêt pour la blockchain. D’emblée, nous avons identifié son potentiel pour aider les systèmes financiers peu développés en Afrique. Nous avons donc réfléchi aux possibilités et décidé de commencer par promouvoir l’inclusion financière sur le continent africain.

Nombreux sont ceux qui associent directement le bitcoin à la blockchain. Mais d’où vient le bitcoin ?

L’inventeur du bitcoin, Satoshi Nakamoto, a écrit un livre blanc sur le sujet en 2008. Il y explique l’idée qui sous-tend la technologie de la blockchain et son objectif. Il s’agit plus ou moins d’un mécanisme de consensus qui contourne les intermédiaires traditionnels dans le cadre de transactions financières. C’est ainsi que je l’ai compris. Dans le contexte de crise financière que nous avons connu, j’ai identifié l’intérêt de la blockchain. Grâce à elle, les transactions reposeraient désormais sur un consensus et seraient réalisées de manière transparente, ouverte et publique.

C’était une approche intéressante. Mon implication dans la blockchain n’a rien de politique, mais je l’ai envisagée comme une solution à de nombreux problèmes actuels, comme l’envoi d’argent sur le continent africain. C’est très onéreux d’envoyer de l’argent ici : jusque récemment, les frais pouvaient grimper jusqu’à 10 – 15 $ par transaction. Le bitcoin et la blockchain facilitent les choses pour ceux qui ne vivent pas dans leur pays d’origine. Comme pour beaucoup de personnes, c’est cet aspect du bitcoin qui m’intéresse.

Les banques se montrent réticentes, voire effrayées, par rapport aux cryptomonnaies, bien que certaines semblent les exploiter aujourd’hui. Qu’en pensez-vous ?

Je ne comprends pas d’où vient la crainte des banques. Il faut bien comprendre une chose : les cryptomonnaies ne disparaîtront pas. L’idée s’est matérialisée et on ne reviendra pas en arrière. Toutefois, la cryptosphère aura aussi besoin de règles. Je pense que chacun doit y mettre du sien. Je ne parle pas uniquement des banques centrales, mais aussi des commissions de commerce des marchandises et des régulateurs. C’est parce que le bitcoin et les autres cryptomonnaies ont un double rôle : ils peuvent faire office de monnaies mais aussi de marchandises. Il faut donc établir des règles, et les banques centrales sont les mieux placées pour définir ce cadre réglementaire. Je ne vois donc pas pourquoi les banques devraient s’inquiéter.

Je vais vous donner un autre exemple concernant l’Afrique. Au moment du lancement de M-Pesa, les banques du Kenya étaient réticentes. Les banques centrales ont cependant décidé de laisser une chance à cette technologie et de voir ce qu’elle pouvait apporter. Au final, elle a résolu le problème tenace de l’inclusion financière. Avant M-Pesa, seulement 20 % des Kényans disposaient d’un compte bancaire. Aujourd’hui, ils sont 70 % voire plus. M-Pesa a donc résolu un problème que les banques n’étaient pas parvenues à régler elles-mêmes.

Je pense qu’il faut évaluer la technologie en fonction de sa capacité à résoudre un problème. La forte croissance des crytomonnaies démontre qu’elles – ou que les gens qui les utilisent – répondent à un besoin sur le marché. Pour moi, elles viennent compléter le système en place.

La blockchain étant à présent de plus en plus connue et acceptée, les gens recherchent d’autres modes d’utilisation. Selon vous, quel est le potentiel de cette technologie dans le secteur de l’agriculture, par exemple ?

Je travaille actuellement sur un projet dans ce secteur, qui vise à examiner comment la blockchain peut améliorer la chaîne de valeur agricole en Afrique. Actuellement, entre 30 et 40 % des récoltes sont perdues en Afrique. Pourquoi ? Principalement à cause de l’inefficacité des chaînes de valeur. Quand il faut déplacer des marchandises d’un endroit à un autre, les pertes sont importantes. Des entreprises détiennent la plupart des informations nécessaires pour prendre les bonnes décisions et améliorer la chaîne de valeur – ce que l’on appelle généralement les « silos d’information ». Cela constitue un problème car l’accès à ces informations est très limité.

Un des projets sur lesquels je travaille consiste à permettre à tous les acteurs d’une chaîne de valeur de mettre leurs données en commun sur une blockchain. Elle servira ensuite d’outil pour suivre le mouvement des marchandises tout au long du processus. Bien entendu, cela implique de nombreux intervenants et différentes technologies. Mais c’est l’objectif de la blockchain selon moi : améliorer l’efficacité.

Quels sont les défis auxquels sont confrontées les cryptomonnaies ? Certains se disent inquiets de leur volatilité apparente.

J’ai constaté qu’il y a beaucoup d’effervescence et bien trop peu d’éducation autour des cryptomonnaies. Aujourd’hui, la plupart des gens qui achètent des bitcoins le font car ils pensent pouvoir gagner beaucoup d’argent. Ils sont toutefois peu nombreux à pouvoir expliquer ce que sont réellement les bitcoins et la technologie utilisée. Et d’ailleurs, la plupart ne sont même pas intéressés par ces questions. Gagner de l’argent est tout ce qui leur importe.

Cela vient ternir la réputation de cette technologie. D’après moi, la volatilité résulte de l’absence de deux choses : une politique publique souple et conciliante d’un côté, et une éducation des utilisateurs de l’autre. Si les acheteurs de bitcoins savaient réellement ce qu’ils faisaient en investissant dans cette cryptomonnaie, la monnaie serait nettement plus stable.

Mais je suis persuadé que cette technologie peut résoudre de nombreux problèmes en Afrique. C’est ce que nous essayons de faire avec PayHub en Afrique de l’Est : offrir des solutions pratiques et pertinentes en fonction de l’endroit vivent les gens. Plus d’éducation et de formation, moins de buzz, c’est actuellement mon seul souhait. Il est très important de réfléchir à d’autres façons d’exploiter la blockchain, notamment dans l’agriculture. Bientôt, je pense nous parviendrons à concilier les cryptomonnaies, l’intelligence artificielle et l’impression 3D pour proposer des solutions et produits inédits qui défieront notre imagination. Pour cela, il faut cependant un environnement propice avec des acteurs éduqués, compétents et formés, et des politiques gouvernementales qui soutiennent la technologie plutôt qu’elles ne l’entravent.

Articles dans le même numéro