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Évaluer l'utilité des applications blockchain

Nikolet Zwart

En se basant sur l’Oxford Blockchain Strategy Framework, Nikolet Zwart a examiné un cas de création de valeur ajoutée dans le traitement local des aliments par des entreprises agricoles multinationales pour illustrer l’utilité, à tous les niveaux, de la blockchain.

Les entreprises agricoles veulent transformer les chaînes de valeur en les rendant plus courtes, plus transparentes, inclusives, traçables et de préférence numérisées. Sans représenter la solution à elle seule, la technologie de la blockchain est la clé de cette transformation. En effet, dans un contexte où les modéles d’affaires et les chaînes de valeur doivent être réaménagés,, le « registre distribué » de la blockchain peut favoriser la transparence et l’inclusion. 

L’analyse d’un cas précis peut illustrer ces propos. Il est extrait de l’Oxford Blockchain Strategy Framework, élaboré par l’Université d’Oxford. Ce programme a pour but d’évaluer l’utilité de toutes les applications de la blockchain.

Repenser les chaînes de valeur alimentaires

De nombreux produits alimentaires sont fabriqués dans le Sud puis acheminés vers le Nord pour y être transformés (enrobage, séchage et découpage, par exemple) par les multinationales. Dès lors, ils deviennent trop chers pour être vendus dans le Sud.

Pour remédier à ce problème, les agriculteurs locaux du Sud et leurs fournisseurs devraient pouvoir transformer eux-mêmes leurs produits à l’échelle locale afin de créer une valeur ajoutée pour les exportateurs. Cette approche permettrait de réduire le coût des produits et de générer des bénéfices plus importants pour les entreprises alimentaires comme pour les marchés nationaux qui en découlent. Le fournisseur aurait ainsi la capacité d’acheter ou de louer un appareil pour sécher, enduire ou découper ses produits sur la base d’un système de crédit.

Au moment de la vente des produits transformés, le crédit serait remboursé. Avec ses gains, le fournisseur pourrait acheter des produits frais auprès d’autres agriculteurs de la région en vue d’une vente à l’échelle nationale, se créer un stock et, progressivement, faire grandir son entreprise tout en renforçant la communauté d’agriculteurs. Et si certains produits nécessitent un enregistrement ou une certification auprès d’une autorité nationale, il serait possible d’avoir recours au registre distribué de la blockchain.

Pourquoi la blockchain ?

Notre étude de cas consiste en quatre ou cinq processus prévisibles et reproductibles qui se prêtent bien à l’automatisation, à savoir :

  • Achat ou location d’outils par un fournisseur ;
  • Transfert du crédit au fournisseur ;
  • Achat par le fournisseur de produits frais auprès de l’agriculteur ;
  • Traitement de ces produits frais par le fournisseur et, si nécessaire ;
  • Enregistrement ou certification et vente des produits finis à une entreprise exportatrice.

Il faudra beaucoup de temps à cet ensemble de processus pour être opérant dans les pays émergents où peu de produits finis (voire aucun) sont vendus à l’heure actuelle. Mais les fournisseurs et agriculteurs parviendront progressivement à se sortir de la pauvreté.

Tous les acteurs de la chaîne de valeur pourront prendre part à cette approche. Cela garantira que de nouvelles technologies ne viendront pas bouleverser des marchés déjà volatiles. Au contraire : les nouvelles technologies aideront à créer des marchés stables et verticalement intégrés.

Dans les cinq processus, un intervenant ou un nombre limité d’intervenants résoudra la question des conflits ou données disparates. Les produits frais, les outils et les produits finis ont une grande valeur, de même que les prêts et l’enregistrement ou la certification éventuel(le) auprès d’une autorité nationale (qui a de la valeur pour l’entreprise en charge du traitement, le gouvernement et la planète).

Les fournisseurs travaillent sur la base de contrats avec des multinationales, d’une part, et avec des petits agriculteurs, d’autre part. Ces contrats étant liés entre eux, il est essentiel d’enregistrer les données de manière immuable. Il en va de même pour les paiements de licences technologiques, les paiements « in-app », l’enregistrement ou la certification, et les micro-prêts.

Si l’on tient compte de tous ces éléments, la blockchain représente un outil approprié pour notre cas d’étude. La prochaine étape consiste à trouver la meilleure façon d’appliquer cette technologie.

Les trois architectures de la blockchain

La technologie de la blockchain comporte trois architectures : l’architecture  protocole, l’architecture réseau et l’architecture application. Au niveau de chaque architecture, des décisions doivent être prises, impliquant plusieurs intervenants et niveaux d’expertise.

Architecture protocole

Il est ici question du choix à opérer entre une blockchain publique ou privée. Les attentes concernant la conception doivent être claires : dans quelle mesure la blockchain doit-elle être rapide, flexible et conviviale ? Faut-il mettre en place une communauté de développeurs ou a-t-on déjà des développeurs pouvant faire le travail ?

Dans le cas que nous étudions, il faut une blockchain privée puisque les transactions exigent confidentialité et sécurité. Il s’agit d’une version avec permission, ce qui signifie que toute personne utilisant la blockchain devra disposer d’une autorisation pour lire les informations qu’elle contient, faire des transactions et ajouter de nouveaux blocs à la chaîne. Le consortium chargé de gérer la blockchain contrôlera cette permission.

Cette blockchain sera complexe, avec de nombreuses transactions liées. Elle devra donc être très flexible sur les problématiques de rapidité, de programmabilité et de fonctionnalités. Notre but est de sensibiliser plusieurs millions de fournisseurs et d’agriculteurs du Sud pour leur permettre de faire partie de la blockchain. La création d’un consortium, avec le soutien d’universités technologiques et du secteur privé, pourrait accélérer ce processus, en appuyant notamment la recherche de développeurs et les autres exigences techniques.

Architecture réseau

Pour l’architecture réseau, les choix à réaliser concernent les ordinateurs et autres appareils sur lesquels la blockchain fonctionnera (les nœuds ou nodes). Comment ces appareils vont-ils s’intégrer avec la technologie déjà en place ? Combien de données faudra-t-il stocker ?

Les fournisseurs, le fonds et les multinationales alimentaires (et éventuellement par l’autorité nationale) géreront les nœuds.

Tous les acteurs auront un droit de lecture sur les différentes blockchains. Ils auront également un droit d’écriture mais uniquement pour leurs propres transactions (contrats intelligents). En cas d’enregistrement auprès d’une autorité nationale, seule cette autorité sera autorisée à écrire. En revanche, tout le monde (même les personnes extérieures à la blockchain) aura un droit de lecture. 

Tous les agriculteurs, même illettrés, fournisseurs et corporations (locales ou internationales) doivent avoir accès à la blockchain au quotidien, le plus facilement et le plus rapidement possible. L’appareil utilisé doit être solide, résistant aux conditions climatiques, bon marché et de préférence mobile. Enfin, l’intégration technologique doit permettre aux fournisseurs d’effectuer les calculs via leurs systèmes internes tout en réalisant leurs activités commerciales.

Les standards en matière de stockage des données par rapport à la capacité du réseau, à l’archivage et à la régulation, seront élevés. En effet, les transactions seront stockées sur la blockchain pendant longtemps. Il faudra donc être exigeant sur les questions de traçabilité, de transparence et de développement des connaissances. L’autorité nationale devra elle aussi disposer d’une grande capacité de stockage.  

Architecture application

Des décisions liées à cette architecture doivent être prises en ayant toujours les utilisateurs de l’application à l’esprit. Comment cette nouvelle technologie s’inscrit-elle dans les schémas comportementaux actuels et les flux de travail existants ? 

De nombreuses parties prenantes, très différentes par leur origine, leur culture, leur éducation et leur formation, utiliseront l’application. Elle devra donc être flexible, accessible, simple à utiliser et attrayante même pour les personnes qui ne sont pas initiées à la technologie. Elle devra contenir des ressources éducatives – comme des formations du type « formation-du-formateur » (train-the-trainer en anglais) – sur différents sujets, ainsi que des systèmes d’alerte rapide.

Nous utiliserons le plus possible les structures organisationnelles existantes car nous envisageons les fournisseurs comme les acteurs clés qui permettront de développer les communautés d’agriculteurs et d’améliorer la sécurité alimentaire. Le flux de travaux ou workflow actuel de tous les intervenants sera numérisé sur des appareils mobiles via des contrats intelligents. Quant aux changements comportementaux nécessaires pour mettre le cas étudié en pratique, ils seront inclus dans un kit de vulgarisation (formations train-the-trainer sur des appareils identiques à ceux qui seront utilisés pour l’entrée dans la blockchain et les contrats intelligents).

La présente analyse a contribué à la création de consortiums chargés de mettre en place la technologie de la blockchain dans les pays émergents, notamment dans le commerce international des graines. Des groupes de femmes des pays du Sud ont également profité de ces initiatives. Des partenariats public-privé reposant sur la blockchain, permettant d’améliorer les sécurités alimentaire et hydrique, sont également envisagés. Dans ce domaine, nous sommes à la recherche de financements publics. Si vous souhaitez y prendre part, n’hésitez pas à contacter Nikolet Zwart. Après tout, dans le monde de la blockchain, la décentralisation et l’inclusion sont déterminantes.

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