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L’essor de la blockchain dans l’agriculture

Andreas Kamilaris, Francesc Xavier Prenafeta-Boldú et Agusti Fonts

La blockchain est arrivée dans nos vies avec une promesse : la possibilité de réaliser des transactions financières entre parties non-certifiées et distribuées sans l’intervention d’intermédiaires comme les banques. Son potentiel est grand pour le futur de l’agriculture. Plusieurs projets et initiatives ont déjà été lancés et illustrent l’impact de cette technologie sur le secteur.

Vous n’avez pas pu l’ignorer. Dernièrement, les médias ont consacré beaucoup de sujets à ces cryptomonnaies qui fascinent par leur capacité à permettre la réalisation de transactions sans intermédiaires (banques, institutions financières, etc.). La plupart des cryptomonnaies reposent sur la technologie de la blockchain, un registre distribué qui enregistre toutes les transactions effectuées entre les acteurs du système de manière fiable et permanente. Le potentiel et les succès de la blockchain suscitent l’engouement. De plus en plus d’organisations veulent mettre à profit sa transparence et sa fiabilité pour résoudre des problèmes dans des contextes où de nombreux acteurs non-certifiés participent à la distribution de ressources. L’agriculture et les chaînes agrologistiques sont directement concernées.     

 La blockchain au service de l’agriculture

En décembre 2016, l’entreprise AgriDigital a réalisé la première vente mondiale de céréales (23,46 t.) via une blockchain. Depuis, plus de 1 300 utilisateurs ont participé à la vente de plus de 1,6 million t. de céréales grâce à ce système en nuage, pour un montant de 360 millions $ (près de 308 millions €) au bénéfice des agriculteurs-producteurs.  

La réussite d’AgriDigital a démontré l’intérêt de l’utilisation de cette technologie dans la chaîne logistique agricole. Agriculture et chaîne logistique alimentaire sont intimement liées, les produits agricoles constituant la base des chaînes agrologistiques distribuées au niveau des différents acteurs. La chaîne agrologistique mondiale est en effet complexe : elle réunit des agriculteurs, des entrepôts, des sociétés de transport, des distributeurs et des détaillants.  

S’il est peu efficace, ce système est aussi trop flou. Lorsque vous achetez un légume chez l’épicier de quartier, l’étiquette ne mentionne pas toujours le lieu d’exploitation par exemple. Deux types d’initiatives pourraient bénéficier de la blockchain pour régler des problèmes concrets : le soutien aux petits exploitants d’un côté, la sécurité sanitaire des aliments et leur intégrité de l’autre.  

Soutenir les petits agriculteurs

Apporter un soutien aux petits exploitants et aux petites coopératives est de loin la meilleure approche pour améliorer l’efficacité de l’agriculture dans les pays en développement actuellement. Plusieurs entreprises ont choisi cette voie et trois d’entre elles se démarquent. AgriLedger se décrit comme « une application mobile qui enregistre des données et permet des transactions fiables et sécurisées grâce à la technologie de la blockchain ». Elle utilise un registre crypté distribué et des applications mobiles pour créer un cercle vertueux entre les petites coopératives agricoles d’Afrique.    

L’organisation américaine FarmShare se concentre sur la création de nouvelles formes de propriété foncière, la coopération communautaire et le développement d’économies locales autonomes. Elle vise à utiliser la blockchain pour « tokéniser »  les actions, mobiliser des bénévoles, optimiser le partage des ressources et minimiser le gaspillage alimentaire ».

Enfin, OlivaCoin est une plateforme de vente et d’achat d’huile d’olive. Dotée de sa propre cryptomonnaie et de son propre système de traçabilité, elle veut soutenir les producteurs d’huile d’olive en réduisant les coûts financiers, en renforçant la transparence et en facilitant leur accès aux marchés internationaux.  

Sécurité sanitaire des aliments et intégrité

La sécurité sanitaire impose de manipuler, préparer et stocker les aliments de façon à empêcher leur contamination et éviter les maladies d’origine alimentaire. L’intégrité alimentaire fait référence à l’authenticité et à la production équitable des aliments dans la chaîne de valeur, au niveau physique comme au niveau numérique. Le niveau numérique doit fournir des informations fiables sur l’origine et la provenance des produits alimentaires au niveau physique.

La sécurité sanitaire et l’intégrité peuvent être renforcées par une traçabilité accrue. Grâce à la blockchain, les entreprises du secteur peuvent désormais remonter rapidement à la source d’un éventuel problème. Ces progrès devraient permettre de lutter contre la fraude alimentaire.       

De nombreuses entreprises ont déjà commencé à recourir à la blockchain dans cette optique. Par exemple, Cargill l’utilise pour que ses clients et acheteurs puissent tracer la provenance de ses dindes, de la ferme d’élevage au magasin. Walmart, Kroger et d’autres sociétés ont fait appel à IBM pour intégrer la technologie de la blockchain dans leurs chaînes d’approvisionnement. Coca-Cola l’a mise à profit pour identifier des cas de travail forcé dans la filière de la canne à sucre. Enfin, chez Carrefour, elle sert à vérifier le respect des normes et tracer l’origine des aliments. 

La bière Downstream, auto-proclamée « première bière blockchain » au monde, est un autre exemple concret. La technologie est ici utilisée pour fournir des informations sur la production. Le projet « Paddock to Plate » (« de l’enclos à l’assiette ») a été conçu pour garantir la traçabilité du bœuf et garantir ainsi la réputation de productrice de l’Australie. Il utilise la plateforme de paiement BeefLedger. JD.com trace la production et les étapes de la livraison de viande provenant de bœufs élevés en Mongolie-Intérieure. Chez GoGo Chicken, la traçabilité de la volaille est réalisée au moyen de bracelets GPS (Global Positionning System, Système mondial de positionnement) qui recueillent des informations relayées ensuite en ligne. La coopérative agricole Grass Roots utilise la blockchain pour tracer le mode d’élevage des animaux. À des fins de démonstration, Intel a réalisé une étude de cas montrant comment Hyperledger Sawtooth, une plateforme de gestion de blockchains, pourrait faciliter la traçabilité de la filière produits de la mer. 

En janvier 2018, la World Wildlife Foundation (WWF, Fonds mondial pour la nature) a annoncé le lancement du projet de traçabilité « Blockchain Supply Chain Traceability » afin de lutter contre la pêche au thon illégale. Ripe.io utilise pour sa part des données relatives à la qualité des aliments dans sa Blockchain of Food. Les consommateurs peuvent avoir recours à BreadTrail (voir l’article en page 16-17 de ce numéro) pour se renseigner sur la traçabilité d’un produit. Enfin, le projet « Blockchain for Agrifood » a développé une application permettant de certifier l’origine du raisin de table venu d’Afrique du Sud.  

Avantages et défis

La blockchain offre de nombreux avantages. Le registre décentralisé aide, par exemple, à relier les fabricants d’intrants, les fournisseurs, les producteurs et les acheteurs : la technologie permet ainsi d’améliorer la traçabilité des produits tout au long des chaînes de valeur. La blockchain semble particulièrement bien adaptée aux pays en développement, où elle peut aider les petits agriculteurs en leur ouvrant de nouvelles possibilités. Car bien qu’ils produisent 80 % des aliments dans ces régions, ils ont rarement accès aux assurances, banques ou services financiers de base.

L’adoption de la blockchain à plus grande échelle se heurte cependant à divers obstacles et défis. Une étude de cas réalisée aux Pays-Bas a montré que les petites et moyennes entreprises n’ont pas l’envergure ou l’expertise nécessaire pour se lancer seules dans la blockchain. Les incertitudes qui subsistent autour du sujet demeurent un frein au développement d’un modèle commercial convaincant. En ce qui concerne l’éducation, la sensibilisation à l’intérêt de la blockchain reste insuffisante et les plateformes de formation sont inexistantes. 

D’autre part, l’aspect réglementaire constitue une barrière importante. L’expérience actuelle montre que les cryptomonnaies sont sujettes à la spéculation et leur valeur à de fortes fluctuations. Dès lors, sans une forme de réglementation, la cryptomonnaie ne peut pas être une solution de paiement satisfaisante pour les acteurs des chaînes d’approvisionnement alimentaire.  Et il manque toujours un consensus chez les décideurs politiques et les experts techniques sur la façon d’utiliser la blockchain et d’effectuer des transactions au moyen d’une cryptomonnaie.

Il est malgré tout encourageant d’assister à la multiplication de projets et d’initiatives utilisant la blockchain. Ensemble, ils visent à créer un environnement fiable et sécurisé permettant de garantir la transparence d’une chaîne logistique en y intégrant les principaux acteurs. Comme toujours avec les technologies émergentes, les problèmes et les défis à relever restent nombreux. La blockchain doit devenir plus simple, dans sa compréhension comme dans ses usages.  Plusieurs start-up réfléchissent à ces questions, notamment 1000 EcoFarms, qui a développé une plateforme pour faciliter l’utilisation de la blockchain par les agriculteurs.

Les gouvernements ont également un rôle à jouer. Ils devraient mettre ces problématiques au centre des nouvelles recherches et investigations scientifiques, investir davantage dans l’innovation afin de démontrer la valeur ajoutée de la blockchain et concevoir un cadre réglementaire efficace. L’avenir nous dira très vite si ces défis peuvent être relevés – grâce aux efforts conjoints des secteurs public et privé – pour que cette technologie puisse s’imposer comme un moyen sûr, fiable et transparent de garantir la sécurité sanitaire et l’intégrité des aliments.  

Liens connexes 

AgriLedger http://www.agriledger.com

FarmShare http://farmshare.org

OlivaCoin http://olivacoin.com

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