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Résoudre le facteur « confiance » de l’équation

Henk van Cann

Henk van Cann est le cofondateur de Blockchain Workspace, une organisation basée à Amsterdam, aux Pays-Bas, dont l’objectif est de vulgariser la blockchain auprès du grand public. Henk a expliqué à ICT Update pourquoi il est important de bien informer les gens sur cette technologie avant qu’ils ne l’utilisent et l’évaluent. Il a également abordé la question de la confiance qui est une clé pour basculer des systèmes centralisés vers la blockchain.

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la blockchain ?

J’ai cofondé Blockchain Workspace et Blockchainbird car, à l’époque, toutes les informations que mon associé et moi entendions au sujet de la blockchain, lors de conférences et réunions, étaient très techniques. On voyait clairement sur le visage des personnes présentes qu’elles ne comprenaient pas vraiment pourquoi cette technologie avait été inventée et comment elle fonctionnait. Nous avons donc cherché une façon simple de parler de la blockchain en ayant notamment recours à des analogies. Nous avons également lancé plusieurs laboratoires d’innovations sur la blockchain à Leiden et Amsterdam où nous essayons de travailler avec ses analogies Par exemple, nous citons souvent l’histoire de la première voiture produite à grande échelle, la Ford T. Bien que plus personne ne conduise une Ford T aujourd’hui, on ne peut pas nier que cette voiture a eu un impact considérable sur le monde des transports. Avant la Ford T, c’est simple, les gens se déplaçaient à cheval. Le bitcoin peut être comparé à cette voiture : il s’agit comme la Ford T d’une invention révolutionnaire, tandis que la monnaie fiduciaire – les pièces de monnaie et billets de banque – représente les chevaux.

Il est donc essentiel de former les gens. Mais qu’en est-il de tous ceux qui se sont lancés récemment dans cette cryptomonnaie ?

Nous disons toujours : « N’achetez pas ce que vous ne comprenez pas ! » Malheureusement, les gens aiment spéculer et ils perdront de l’argent. Je suis surtout préoccupé par les Initial Coin Offering (ICO), ces Ievées de fonds en cryptomonnaie. Une organisation à l’origine d’une ICO fait souvent profil bas dans un premier temps mais finit toujours par demander d’acheter ses actifs numériques lors de conférences ou de réunions. C’est problématique, car il y a une grande différence entre une ICO et la réelle valeur ajoutée de la blockchain, notamment dans le secteur agricole. Car une ICO ne vaut rien dans 98 % des cas.

Comment la technologie de la blockchain évolue-t-elle en Europe ?

Je ne voyage pas assez dans le monde pour pouvoir établir une comparaison fiable, mais j’ai l’impression que l’Europe s’en sort bien avec la blockchain. Bien sûr, notre situation est privilégiée puisque nous disposons de comptes bancaires et de passeports, contrairement à des personnes qui habitent en Tanzanie ou au Venezuela, par exemple. Nous utilisons donc cette technologie différemment. Mais dès que ces pays y auront accès, ils l’adopteront probablement plus rapidement et l’exploiteront mieux que nous. D’ailleurs, ce processus est déjà en cours. Il suffit qu’une personne dispose d’un téléphone portable ou simplement d’un accès à un téléphone portable – même s’il n’y a qu’un téléphone pour tout un village – pour que les gens puissent créer des identités virtuelles. C’est comme cela que tout commence. Dès que vous avez une identité virtuelle, vous pouvez utiliser les premières applications de la blockchain. Pour en revenir à votre question, l’Europe est légèrement en avance par rapport à d’autres régions du monde, surtout au niveau de l’attention qu’elle accorde à la blockchain, je n’oserais affirmer que nous sommes en avance sur la question de l’évolution. Nous ne savons pas où nous en serons d’ici deux ans.

Que faut-il faire pour que les agriculteurs et les petites entreprises agricoles en Tanzanie, par exemple, assimilent réellement les avantages de la blockchain ?

Pour commencer, il faut donner aux agriculteurs l’accès à un porte-clés numérique qui leur permettra d’avoir un compte sur lequel ils pourront recevoir des cryptomonnaies. Pourquoi ? Parce qu’ils pourront jouer avec ces cryptomonnaies et ils apprendront probablement plus vite que nous le pensons. Et s’ils n’apprennent pas, leurs enfants apprendront. C’est aussi ce que l’on observe en Europe : les personnes plus de 30 ans ne sont pas nécessairement intéressés par la blockchain mais les plus jeunes le sont. Dès 16 ans, les jeunes dépensent énormément de temps et d’argent dans les cryptomonnaies. Ils ne reviendront plus à un système centralisé car ils sont déjà convaincus des avantages de la décentralisation. Pour pouvoir se lancer dans la blockchain, un agriculteur habitant dans une région rurale d’Afrique, par exemple, a besoin d’un téléphone portable.

Vous voulez dire un smartphone ?

Oui, un smartphone. Et cet agriculteur doit aussi avoir accès à l’électricité (par le biais de l’énergie solaire, p. ex.) pour pouvoir charger son téléphone et disposer d’une connexion internet. Il n’est pas nécessaire d’être connecté à internet 24 heures sur 24. L’agriculteur peut enregistrer une transaction sur son téléphone – vers n’importe quel endroit dans le monde – alors qu’il s’occupe de son troupeau ou de son champ et cette transaction sera automatiquement validée dès qu’il sera de nouveau connecté à Internet. Certaines personnes pensent qu’il faut une connexion internet partout dans les pays en développement mais elles se trompent.

La lenteur des transactions en bitcoins constitue-t-elle un problème ?

Pour répondre à cette question, permettez-moi d’utiliser encore une fois l’analogie bitcoin / Ford T. La Ford T a ouvert la voie à d’autres véhicules, des voitures intelligentes qui permettent de réaliser rapidement les trajets et courses, à moindre coût. C’est pareil pour les cryptomonnaies : il en existe aujourd’hui des plus rapides et le Lightning Network (un protocole qui promet d’augmenter la capacité du réseau bitcoin) vise à résoudre ce problème de vitesse.

Est-ce uniquement une question de vitesse ? Je pense au système M-Pesa (service de paiement mobile pionnier en Afrique), par exemple, qui est déjà rapide. La différence se situe-t-elle aussi au niveau des frais de transaction ?

Non, la différence se situe au niveau de la centralisation. M-Pesa est une entreprise dont les services sont centralisés. La question à se poser est la suivante : y a-t-il une volonté de régler les questions de confiance ? Si l’on fait confiance à M-Pesa en tant qu’entreprise et qu’on peut continuer à lui faire confiance dans les décennies à venir, pourquoi aurait-on besoin de la blockchain ? Pourquoi acheter des bitcoins ? Cela semble inutile dans ce cas. Mais si vous doutez et souhaitez évacuer cette question de confiance, vous pouvez vous tourner vers la blockchain et la cryptomonnaie qui va avec.

Il faut donc toujours se demander : y a -t-il quelqu’un en qui je n’ai pas confiance ?

Je vais utiliser une nouvelle analogie pour illustrer cela. S’il y a un extincteur quelque part dans cette pièce, il est fort probable qu’il ait été contrôlé. Un contrôleur passe chaque année pour vérifier l’appareil, prendre une photo et mettre à jour sa base de données. Vous pouvez à tout moment lui demander de vous transmettre les détails de cette procédure. Mais dès que survient un problème grave (un incendie qui ravage le bâtiment, p. ex.), où finissent tous les acteurs de cette histoire ? Au tribunal, généralement. A partir de là, les gens seront certainement moins ouverts au partage de leurs données.

Il y a donc un moment où la confiance se perd. Et peut-être qu’il est légitime de perdre confiance considérant les sommes d’argent et le sentiment de culpabilité qui sont parfois en jeu. Imaginons maintenant que nous ayons utilisé la blockchain dans ce cas, nous aurons ainsi régler la question de la confiance dès le départ. C’est très simple : vous demandez au contrôleur de l’extincteur d’enregistrer les données à un moment précis (après une vérification, p. ex.) et de les certifier. Ensuite, vous inscrivez cette certification dans la blockchain. Cela faisable à tout moment : vous pouvez ajouter n’importe quelle quantité de données sur la blockchain et avoir pour chacune d’elle une sorte d’empreinte numérique.

Voici une autre analogie pour expliquer ce processus : il y a plusieurs siècles, on écrivait des lettres que l’on glissait dans des enveloppes scellées avec de la cire. Ces lettres étaient ensuite conservées dans un endroit sûr ; cet endroit représenté aujourd’hui par la blockchain. Par la suite, s’il s’avérait nécessaire de consulter une lettre en particulier, il suffisait de l’ouvrir pour voir qui l’avait signée. C’est la seule véritable fonction de la blockchain. Rien d’autre.

Dans quelle mesure les gens doivent-ils savoir comment fonctionne cette technologie ?

C’est une bonne question. Je dirais qu’il est important d’en comprendre les bases. Cette technologie offre une grande liberté, mais la liberté implique aussi une grande responsabilité. Il est donc nécessaire de se montrer prévoyant en adoptant un système d’organisation efficace. Cela signifie qu’il faut un nombre suffisant de documents, sur des supports appropriés, dans des endroits sûrs. Ici, il convient d’appliquer la règle 3-2-1 : trois copies, sur au moins deux supports localisés dans un autre lieu géographique. C’est comme avec les clés de la blockchain. Le monde de la blockchain est complexe. Il n’est pas nécessaire d’en maîtriser tous les aspects mais il est utile d’avoir des notions. Pour reprendre l’analogie de la voiture, il est important d’être capable d’identifier le réservoir, le carburateur et le moteur électrique.

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