…

La blockchain : opportunités et défis pour l’agriculture

Nathalie Toulon

Nathalie Toulon de la Chaire d’entreprises en agriculture numérique AgroTIC (France), examine les nombreuses manières dont la blockchain pourrait modifier l’agriculture, notamment en renforçant la confiance, la transparence et l’efficacité, ainsi que les différents risques à prendre en compte. Comme toutes les nouvelles technologies, la blockchain ne doit pas être considérée comme la panacée. Pour profiter au développement, elle doit encore évoluer. 

La blockchain est une nouvelle façon d’appréhender le stockage et la transmission d’informations. Son potentiel est évident pour l’agriculture, tant pour les agroentreprises et firmes que pour les consommateurs. Cette technologie a tout pour séduire. La blockchain, associée à la cryptographie, garantit l’intégrité et l’immuabilité des données, une architecture pair-à-pair évitant les intermédiaires centralisateurs et des principes de gouvernance collective où chacun des acteurs accède aux transactions réalisées et en garantit la légitimité, la blockchain promet des gains de confiance, de transparence et de fluidité des transactions au sein des systèmes multi-acteurs.

Plus de transparence pour la traçabilité et d’efficacité pour la chaîne d’approvisionnement

Les problématiques de traçabilité de la chaîne d’approvisionnement sont logiquement les premiers usages explorés : en effet, la blockchain est avant tout une technologie d’archivage. Son principal atout est de pouvoir garantir les preuves d’existence : l’historique, la propriété ou l’origine des informations échangées.

Les géants de l’industrie agroalimentaire Nestlé, Tyson Foods, Unilever et Walmart se sont déjà associés à IBM afin d’explorer le potentiel de la blockchain pour la traçabilité. Le groupe français Carrefour mise également sur cette technologie pour sa filière qualité poulet. Au cours de l’année 2018, 8 autres filières qualité seront concernées, notamment les œufs (de poules élevées sans antibiotiques), les oranges (sans pesticides après floraison), les tomates (sans herbicides) et le saumon norvégien (sans antibiotiques ni organisme génétiquement modifié, OGM).

Le but est d’obtenir une traçabilité totale des opérations, à savoir stocker de façon infalsifiable les données et informations en ce qui concerne les lieux de production et d’abattage, les magasins de stockage, de transport, etc. pour remonter plus rapidement et plus sûrement à la source en cas de dysfonctionnement. Associée aux objets connectés, la blockchain permettra aussi l’alerte en temps réel – non-respect d’une température par exemple. 

La blockchain peut aussi intervenir dans la certification. En intégrant des contrats intelligents (ou smart contracts en anglais), programmes informatiques s’exécutant de façon autonome lorsque certains critères sont respectés, la technologie promet de réduire les délais et coûts des procédures tout en systématisant les contrôles. 

L’objectif final est évidemment d’apporter cette traçabilité au consommateur pour restaurer une confiance mise à mal par des scandales successifs dans le secteur agroalimentaire en Europe ou aux États-Unis notamment. Des initiatives ont déjà été lancées comme celle de Bureau Veritas. Cette entreprise internationale, spécialiste de la certification, a présenté récemment Origin, le « premier label basé sur une blockchain à offrir aux consommateurs la preuve complète du parcours produit, de la fourche à la fourchette ». Les données seront mises à disposition des consommateurs grâce aux QR codes placés sur les produits.

La blockchain est également un moyen de gagner en confiance et donc de développer la synergie entre acteurs d’un même réseau. En effet, chacun des acteurs alimente les données le concernant et peut en même temps accéder de manière transparente aux informations des autres membres, sans que quiconque ne détienne une exclusivité. « L’utilisation de la blockchain n’a de sens que si on travaille à plusieurs. C’est son caractère distribué et décentralisé qui est essentiel », comme le précise Emmanuel Delerm, directeur de projets du groupe Carrefour.

D’une traçabilité imposée par les pouvoirs publics, on passerait à une traçabilité « des valeurs ajoutées » pour les entreprises, dans une logique de gestion stratégique de la chaîne de valeur.  La start-up PlayitOpen propose ainsi aux entreprises une application web associée à la blockchain Ethereum, laquelle application permet de rendre compte de leurs engagements pour le développement durable lors de la production de biens et services. Ces engagements deviennent des actifs numériques (des fonds de mécénat, du carbone, des arbres, des certificats de qualité…) qui peuvent êtres tracés et échangés. Cet outil a par exemple été utilisé par l’entreprise française Pur Projet, à travers la Plateforme internationale pour l’insetting (International Platform for Insetting, IPI), pour une action destinée à soutenir l’agroforesterie.

Un accélérateur de transactions

Début 2018, Louis Dreyfus Company, Shandong Bohi Industry, ING, la Société Générale et ABN Amro ont annoncé « la première transaction complète de produits agricoles utilisant une plateforme blockchain ». Cette opération concernant des matières premières agricoles comprenait l’ensemble des documents contractuels numérisés et la correspondance automatique des données. Elle permettait d’éviter la duplication des tâches et les vérifications manuelles. Le bilan a été positif pour tous les participants avec un temps consacré au traitement des documents et des données divisé par cinq, un suivi en temps réel, un cycle de trésorerie raccourci et une diminution du risque de fraude.

Tel un registre ouvert consignant qui vend quoi, qui achète quoi, à quel prix, etc., la blockchain promet des solutions aux petits producteurs qui peinent à appréhender les marchés et à obtenir une rémunération juste. Ils pourront, par exemple, utiliser le réseau pair-à-pair qui permet de réaliser des transactions de producteurs à acheteurs sans intermédiaire et donc sans frais de commission.

Agriledger, une initiative philanthropique, applique la technologie pour créer un cercle de confiance autour des coopératives de petits agriculteurs dans les pays en développement. L’entreprise propose une application mobile liée à la blockchain permettant d’enregistrer les transactions, un pack de services pour planifier plus efficacement la distribution des produits par une meilleure connaissance des marchés, ainsi qu’une gestion sécurisée d’identité et des valeurs sûres. Ces nouveaux outils permettent aux petits producteurs d’entrer dans le monde des services bancaires, des micro-paiements et des prêts.

Twiga Foods est un autre exemple dans le domaine de la facilitation de l’accès aux prêts. L’entreprise, fondée au Kenya en 2013, propose une plate-forme d’approvisionnement mobile pour les points de vente, kiosques et étals de marché en Afrique. Elle a collaboré avec IBM afin de proposer le pilote d’une application de micro-crédit pour les vendeurs de produits alimentaires. Le fonctionnement est simple : les commerçants saisissent leurs achats d’approvisionnement à partir d’appareils mobiles, leur solvabilité est évaluée puis la technologie blockchain est utilisée pour l’administration du prêt jusqu’à l’acceptation des conditions de remboursement.

Blockchain et contrats intelligents pour l’exploitation agricole connectée

La blockchain promet des coûts de gestion et de transaction plus faibles, et pourrait être une alternative aux assurances agricoles classiques. La technologie aiderait au développement de l’assurance indicielle, particulièrement dans les pays en développement. Comment ? Des indemnités pourraient être déclenchées automatiquement sans intervention d’un expert en fonction d’un critère (p. ex. le nombre de jours de sécheresse) pour tous les agriculteurs d’une zone donnée, selon des conditions définies à l’avance et écrites dans une blockchain. Cet exemple reste cependant au stade de réflexion à ce jour et doit donner lieu à une expérimentation sur le terrain pour être validé comme opérant.

Enfin, blockchain et contrats intelligents auront un rôle important à jouer dans l’exploitation connectée de demain, que ce soit pour la communication entre objets connectés, la gestion de micropaiements liés à l’utilisation réelle des objets (comme le propose la start-up Filament p. ex.) ou pour assurer plus de transparence dans le partage des données agricoles. Le sujet de la gestion du consentement de l’agriculteur pour l’utilisation de ses données est actuellement exploré en France dans le cadre d’un projet CASDAR (Compte d’affection spécial au développement agricole et rurale). Cette initiative intitulée Multipass testera la blockchain en tant que moyen d’instaurer plus de confiance.

Une technologie qui doit gagner en maturité

Les perspectives d’utilisation de la blockchain en agriculture sont nombreuses mais des points de vigilance demeurent. Ces défis à relever sont :

  • Sociétaux : La blockchain ne fonctionne que si tous les maillons l’alimentent et décident ensemble de son évolution. En supprimant certains intermédiaires, de nouveaux jeux de pouvoir vont s’établir et les rôles seront redistribués. Un équilibre sera à trouver ;
  • Réglementaires et juridiques : Le cadre juridique de la blockchain demeure flou. Si des évolutions sont observables dans le secteur financier, des questions se posent encore sur la valeur légale du « registre », sur les responsabilités en cas de contrats intelligents mal conçus ou sur l’adaptation des réglementations fiscales et commerciales en vigueur ;
  • Techniques : Les technologies se mettent en place mais des interrogations subsistent quant au passage à l’échelle. Aujourd’hui, la blockchain existe surtout au travers de preuves de concept adressant un nombre restreint d’utilisateurs. Ses performances (vitesse des transactions, capacité de stockage, volume de la chaîne en perpétuelle croissance, etc.) doivent être validées à plus grande échelle pour déboucher sur une généralisation. Des questions d’interopérabilité se posent également, notamment pour l’intégration des blockchains dans les systèmes d’information existants.

La blockchain doit aussi gagner en compréhension. Pour une utilisation transparente, il faudra que les entreprises cernent précisément les atouts de la technologie en gardant à l’esprit qu’elle ne résoudra pas miraculeusement tous les problèmes. « Toute seule, elle ne peut pas tout faire, explique Alexandre Stachtchenko, cofondateur de Blockchain France. Si elle sait gérer formidablement bien les actifs numériques, dès que des produits physiques rentrent en compte, il faut ajouter des QR codes, des objets connectés, des capteurs… La blockchain n’est qu’une architecture qui catalyse toutes ces technologies. »

En somme, la blockchain est un choix technique parmi d’autres. Entre la blockchain publique qui améliore notablement les rapports de confiance et les blockchains privées qui restent sous contrôle, les différences sont grandes. Et il existe de nombreux cas pour lesquels ces technologies ne sont pas adaptées. Il est donc nécessaire d’avoir une vision claire de ses besoins et de comprendre ce que la blockchain peut apporter avant de l’utiliser.

Accompagner les entreprises dans la transition numérique de l’agriculture

Le développement des nouvelles technologies numériques – dont la blockchain – pose de multiples questions aux acteurs économiques qui doivent s’adapter à ces changements. La Chaire AgroTIC, un dispositif français de type « chaire d’entreprises », a été créée pour tisser des liens forts entre le monde académique et celui de l’entreprise afin d’accompagner la transition numérique de l’agriculture. Depuis novembre 2016, trois établissements d’enseignement et de recherche agronomiques français (Montpellier SupAgro, Bordeaux Sciences Agro et IRSTEA, Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture) se sont unis à 24 entreprises mécènes issues du monde agricole et/ou du numérique, et à des partenaires techniques, pour concevoir des actions d’intérêt collectif contribuant au développement de l’agriculture numérique.

 A la demande de ses membres, la chaire AgroTIC s’est intéressée à la blockchain à travers une étude afin d’étudier les opportunités dans le secteur de l’agriculture.

Après un rappel des principes de base, l’étude apporte un éclairage sur les enjeux liés à cette technologie en présentant différents cas d’usage. Elle met également en évidence les freins à son adoption et souligne le fait qu’il reste encore un temps de maturation afin qu’elle passe le cap des « espoirs démesurés » pour atteindre celui des « vrais avantages et des applications concrètes ». 

Au-delà des aspects technologiques, la blockchain amène à se poser des questions sur la transformation numérique d’une filière (rôle des acteurs, définition de sa valeur ajoutée, évolution des circuits de production et de distribution, etc.). Il est important que les différents acteurs collaborent pour mieux prendre en charge la question de la blockchain dans un cadre de réflexion stratégique. Pour cela, l’expérimentation collective, associée à la réalisation de preuves de concept, est sans doute la meilleure approche.

Liens connexes

Etudes AgroTIC sur la blockchain 

English version

French version

Articles dans le même numéro