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Les promesses des applications de la blockchain pour l’agriculture

Sander Janssen et Jaclyn Bolt

Sander Janssen et Jaclyn Bolt évoquent le potentiel de la technologie de la blockchain pour le développement au travers de multiples exemples. Les auteurs soulignent la nécessité de l’associer à une stratégie de numérisation, à un renforcement ciblé des capacités de ses utilisateurs ainsi qu’à une approche axée sur l’impact.

La blockchain est une technologie prometteuse qui offre des possibilités nouvelles et intéressantes pour le développement agricole. Son potentiel est grand, en particulier dans les contextes où il n’existe actuellement pas de solution de gestion de l’information et des données numériques en matière de transactions. L’objectif de la blockchain est d’améliorer la confiance à tous les niveaux : transparence, inaltérabilité et incorruptibilité des transactions, gouvernance distribuée dans un réseau vaste, possibilités de certification des opérations et frais de transactions réduits. Selon les configurations, certaines de ces caractéristiques peuvent s’avérer plus pertinentes que d’autres. Plusieurs exemples possibles pour l’agriculture et le développement social nous permettront d’illustrer les applications plus prometteuses.

La blockchain et les contrats intelligents

 La blockchain est une technologie récente, fondée sur une gestion décentralisée des données, capable de transformer les structures actuelles de citoyenneté, d’autorité et de démocratie. La première génération de blockchains a offert une totale inaltérabilité des données enregistrées dans le domaine numérique – une caractéristique inédite permettant de réaliser des transactions sans intermédiaires comme les banques ou les notaires. L’utilisation de la blockchain apparaît ainsi pertinente dans les contextes où les transactions sont entravées par la méfiance ou une gouvernance peu fiable.

La deuxième génération de blockchains utilise le facteur d’inaltérabilité pour générer l’exécution automatisée de la logique commerciale, grâce à des petits programmes appelés « contrats intelligents », logiciels certifiant avec exactitude ce qui a été réalisé. Un contrat intelligent est un accord automatisé et auto-exécutoire entre les parties. Grâce à ces contrats, il est possible de créer des exigences gérées par un petit programme. La transaction ne s’exécute que lorsque toutes les conditions sont remplies, un processus qui garantit le respect des exigences établies. C’est ce qu’on appelle la conformité préalable. Dans les systèmes à gouvernance centralisée, cette conformité n’est assurée qu’après le règlement de l’opération, par un auditeur, un notaire ou un comptable. La blockchain offre donc une solution lorsque la gouvernance pose des problèmes de confiance.

 

Chaîne de valeur

Les consommateurs ont pris l’habitude de suivre et de tracer les produits à l’aide d’éco-labels et de systèmes de certification. Indépendamment des labels, cette démarche est encore rendue difficile par des zones d’ombre qui subsistent à certaines étapes des chaînes de valeur. Dans ce contexte, la blockchain permet d’améliorer la fiabilité des informations qui accompagnent les marchandises. La chaîne de valeur du thon est un bon exemple de la mise en application de cette technologie.

Un consortium du World Wildlife Fund (WWF, Fonds mondial pour la nature) regroupant trois organisations – ConsenSys, TraSeable et Sea Quest Fiji – a mis en place un système de provenance basé sur la blockchain appliqué à la chaîne de valeur du thon entier. L’objectif est d’éradiquer la pêche illégale afin de prévenir l’appauvrissement de la population naturelle de l’espère, mais également de lutter contre le travail esclavagiste qui est encore répandu dans l’industrie de la pêche.

Le thon capturé est immédiatement étiqueté sur le navire avec une puce d’identification par radiofréquence (RFID), qui permet de retracer le parcours du poisson jusqu’à l’entreprise de transformation. Afin de réduire les barrières pour les petits acteurs de la chaîne de valeur, des codes QR peuvent remplacer les puces RFID coûteuses.

Ce code est fixé sur le thon afin que les consommateurs puissent utiliser leur téléphone dans le supermarché où le thon est vendu. Ils peuvent ainsi accéder aux données précises liées à un poisson particulier. Le caractère inaltérable de la blockchain offre une preuve au consommateur de l’exactitude des données à chaque étape de la chaîne.

Registre

Dans certains pays en développement, il peut être difficile de prouver qui vous êtes et ce que vous possédez. Par exemple, en Inde, des centaines de milliers de procès civils ayant pour enjeu la propriété foncière se déroulent chaque année, et d’importantes sommes d’argent sont manifestement versées sous forme de pots-de-vin dans les bureaux d’enregistrement foncier du pays. Afin de lutter contre cette corruption, le gouvernement de l’État de l’Andhra Pradesh s’est associé à la start-up suédoise ChromaWay pour mettre en place, grâce à la blockchain, un registre transparent, résilient et sécurisé.

Au Ghana, BenBen Ghana a créé une plateforme destinée à saisir des transactions et vérifier les données de propriété foncière. Les contrats intelligents garantissent ici les enregistrements fonciers. Le prochain objectif de l’entreprise est de concevoir des hypothèques intelligentes. Quant à Factom (une société américaine), elle a piloté un projet au Honduras dans le but de créer un environnement plus sûr pour l’enregistrement de la propriété foncière, des hypothèques et des contrats.

Ces initiatives suscitent généralement un grand enthousiasme. Cependant, l’application de la blockchain au registre foncier est un processus long et il faudra plusieurs années avant que de véritables progrès puissent être réalisés. L’effervescence qui entoure cette technologie pourrait en outre se révéler contre-productive. Il faut malgré tout poursuivre ces développements, la certification de la propriété foncière étant essentielle pour stimuler le développement économique local.

Paiement de services écosystémiques

La blockchain dévoile également un important potentiel pour l’établissement d’un système de rémunération de services qui, autrement, ne pourraient pas être monétisés. Prenons, par exemple, une combinaison d’algorithmes de validation de performances et de paiements sous forme de crytommonnaies. Les cryptomonnaies peuvent être utilisés comme unités monétaires programmées à des fins précises. Puisqu’ils sont dématérialisés et en ligne, il est possible d’y accéder à partir de tout appareil permettant de se connecter à Internet. Ce système favorise les paiements directs : ils assurent aux « payeurs » que leur argent est versé au bon destinataire, selon la configuration du programme.

Les cryptomonnaies peuvent être utilisés pour payer, récompenser ou créer un nouveau type de financement. Au fil du temps, plusieurs systèmes de paiement de services écosystémiques n’ont pas fonctionné car les payeurs n’étaient pas disposés à contribuer au financement, géré par des entités jugées peu fiables, non rentables ou corrompues. Les cryptomonnaies permettent de créer une infrastructure de paiements directs dédiés à un but défini et de valider la réalisation de l’objectif sur la base de critères objectivement vérifiables.

A titre d’exemple, des touristes aimant la nature pourraient payer pour acquérir des cryptomonnaies spécifiques, associés à des parcs en particulier. Ils pourraient ensuite déclencher le paiement en cryptomonnaies à condition que certains critères de qualité soient respectés. Ou encore, des agriculteurs pourraient être encouragés à investir dans des champs bordés d’arbres si les citoyens des environs les dédommageaient grâce à des cryptomonnaies.

Assurance

Savoir précisément ce qu’il s’est passé est fondamental dans le domaine de l’assurance. Avant d’indemniser un client, une compagnie d’assurance doit acquérir une certitude sans faille sur les circonstances des événements. La procédure peut être parfois longue et fastidieuse pour les parties bénéficiaires, comme les petits exploitants agricoles. Ces dernières années, la technologie a permis d’améliorer les processus, par exemple dans le cadre des assurances indicielles où les données météorologiques peuvent être combinées avec la télédétection. Toutefois, l’intervention humaine reste nécessaire pour vérifier les données utilisées. Avec la blockchain, il est possible d’établir des exigences prédéfinies, au moyen notamment de contrats intelligents. Les agriculteurs comme les compagnies d’assurance bénéficient ainsi d’avantages avec une efficacité augmentée, des coûts réduits et une fiabilité renforcée.

Etherisc fait partie des organismes qui ont identifié le potentiel de la blockchain pour l’assurance. L’entreprise basée en Suisse a conçu une plateforme destinée à des applications d’assurance décentralisées, par exemple pour la couverture des récoltes des petits exploitants agricoles. Son objectif est de développer une plateforme de risque pair-à-pair qui permet aux groupes concernés de se réunir pour gérer eux-mêmes les risques et les assurances. Les contrats intelligents permettent d’automatiser les paiements (assurance récolte) qui sont déclenchés par la sécheresse ou les inondations signalées par les agences gouvernementales.

Etherisc souhaite aussi offrir une protection plus abordable et plus accessible contre le risque de décès ou de maladie grave d’un membre de la communauté, en proposant un paiement d’urgence pour traverser les périodes difficiles. La transparence de la blockchain permet à tous les participants de la chaîne de valeur de consulter de manière autonome toutes les données et la technologie utilisée, créant ainsi la confiance nécessaire entre tous les acteurs.

Transformer la promesse en réalité

La blockchain reste à ce jour une technologie essentiellement « prometteuse ». Même si elle a dépassé le pic du Gartner Hype Cycle (voir « Liens connexes » ci-dessous) – qui fournit une vue graphique de la maturité, de l’adoption et de l’application commerciale de technologies spécifiques dans de nombreux domaines – elle doit encore aller plus loin dans le secteur agro-alimentaire.

Nous pensons que ces applications ne devraient pas être induites par la technologie. Les producteurs devraient plutôt encourager les parties prenantes à se poser la question suivante : comment les données et l’information sont-elles liées à la valeur perçue par les consommateurs ? Développer des applications à succès ne signifie pas seulement travailler sur la technologie, mais aussi sur les structures de gouvernance et d’organisation afin de favoriser la collaboration, la numérisation et la standardisation des données et de l’information – en combinaison avec d’autres technologies telles que la télédétection et l’analyse des mégadonnées.

La blockchain doit mûrir. Elle pourra le faire au travers de partenariats avec les bons acteurs et de mises en application concrètes. Nous pensons que cette technologie a le potentiel pour se développer si elle est associée à une stratégie de numérisation, au renforcement ciblé des capacités de ses utilisateurs et à une approche axée sur l’impact.

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