Des données pour appuyer les agriculteurs : l’expérience de la SACAU au Lesotho et au eSwatini

Fhumulani Mashau

Les petits exploitants isolés d’Afrique subsaharienne sont menacés d’exclusion sociale et économique. Aujourd’hui, il existe cependant des solutions : l’innovation numérique et un environnement politique favorable peuvent les aider à sortir de la pauvreté. Pour la Confédération des syndicats agricoles d’Afrique australe (SACAU, Southern African Confederation of Agricultural Unions), la clé du changement réside dans les organisations paysannes.

Les organisations paysannes peuvent agir en tant qu’organismes représentatifs pour débloquer des services et ressources en faveur des agriculteurs. Afin de parvenir à leur but, elles ont toutefois besoin de données vérifiables sur leurs membres. Cela leur permettra d’asseoir leur crédibilité et leur légitimité, de renforcer leur capacité de négociation et de contribuer à un plaidoyer fondé sur des preuves en vue de donner une voix aux petits exploitants.

Les données sur les agriculteurs, une ressource puissante

La SACAU a bien identifié les lacunes au niveau de la connaissance des producteurs. Avec le soutien du CTA et d’AgriCord (un organisme international qui regroupe des agriagences ayant pour but de venir en aide aux paysans du Sud), la confédération a ainsi mis en place un projet d’enregistrement des agriculteurs pour ses organisations membres dans les royaumes du Lesotho et d’eSwatini. L’initiative, lancée en 2016, a permis le développement d’un système électronique de gestion des données des membres pour le Syndicat agricole national du Swaziland (SNAU, Swaziland National Agricultural Union) et le Syndicat national des agriculteurs du Lesotho (LENAFU, Lesotho National Farmers Union).

Avec cette infrastructure de données, la SACAU souhaite améliorer les services offerts par les organisations paysannes – comme l’accès aux services de vulgarisation, aux marchés ou au financement – dans le but d’accroître les revenus des agriculteurs. Ces données pourront également servir de monnaie d’échange dans les transactions avec d’autres acteurs du marché, notamment les entreprises de semences, d’engrais, d’intrants agricoles et de transformation. Un cercle vertueux s’enclenche : ces avantages incitent de plus en plus d’agriculteurs à s’enregistrer et les organisations paysannes, grâce à l’accroissement du nombre de membres et du volume de données, consolident leur position de défenseurs des exploitants dans leurs régions respectives.

Véritable prouesse, ce projet a été rendu possible par l’implication de 50 facilitateurs qui sont allés rencontrer les agriculteurs sur le terrain. Armés de smartphones, ils ont enregistré 52 000 personnes pour la LENAFU et 23 000 pour la SNAU. Des informations relatives à l’âge, le genre, la localisation ou les activités agricoles ont été collectées puis compilées dans une plateforme numérique. La base de données est aujourd’hui presque terminée et peut déjà être exploitée pour des usages concrets.

La LENAFU et la SNAU ont été créées afin de promouvoir un environnement (politique) favorable via le plaidoyer et de représenter les intérêts de leurs membres. Les données en leur possession sont essentielles car elles ouvrent la voie à une collaboration directe avec les gouvernements. Par exemple, le gouvernement du royaume d’eSwatini a demandé à la SNAU de participer à l’enregistrement d’agriculteurs dans le cadre d’un programme officiel de subvention des intrants.

Plaidoyer et collaboration

La collecte de données n’est évidemment pas une fin en soi : elle n’améliore pas automatiquement le niveau de vie des agriculteurs. Il est essentiel de prendre en considération la sensibilité à la nature sociopolitique de ces données. Pour tirer la quintessence du profilage, les organisations paysannes doivent donc travailler directement avec les instances de gouvernance, notamment dans deux domaines où les bénéfices seront mutuels.

Premièrement, les organisations paysannes et les gouvernements auraient intérêt à créer des entreprises communes de récolte de données. En effet, peu de pays africains disposent actuellement de ressources institutionnelles suffisamment solides dans le secteur public pour le traitement des statistiques. En 2003, lors du Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine, les gouvernements du continent s’étaient engagés à allouer au moins 10 % du budget national à l’agriculture et au développement rural dans les cinq ans. Cet engagement, qui n’est pas rempli par de nombreux pays, ne produira en outre pas les effets escomptés en l’absence de statistiques fiables. Les données sur les agriculteurs doivent ici pouvoir servir de sources d’information ou de mécanisme de vérification des collectes officielles de données.

En second lieu, considérant la vocation politique du plaidoyer, les données devraient alimenter les campagnes pour rectifier les politiques étatiques ou initier des changements de cap. Et si organisations paysannes et gouvernements ne sont pas toujours d’accord, il demeure dans leur intérêt commun de nouer des relations de coopération.

« Le projet et son exposition ont permis à la SNAU de devenir un partenaire de choix auprès de diverses parties prenantes, dont le gouvernement, pour les initiatives impliquant les agriculteurs. Ce succès a également renforcé le statut de la SNAU, considérée comme une référence du traitement des données sur les agriculteurs du pays », explique Nqobizwe Dlamini, coordinateur de projet de la SNAU.

Un environnement politique favorable au développement rural est également propice à l’amélioration de services essentiels au quotidien. Dans les pays en développement, la collecte de données est chronophage et coûteuse : au Lesotho et au eSwatini, les facilitateurs de projet ont dû composer avec un réseau mobile instable, des sources d’énergie insuffisantes et des routes de mauvaise qualité. La construction d’infrastructures physiques et numériques reliant les zones urbaines – qui sont souvent les centres névralgiques du commerce – aux communautés rurales apparaît essentielle pour garantir l’inclusion des agriculteurs des régions périphériques.

Jouer les intermédiaires entre les producteurs et les décideurs politiques

L’accumulation de données renforce la légitimité des organisations paysannes tout en leur octroyant des outils qui leur permettent de mieux prendre en charge les intérêts de leurs membres. Elles ont alors les moyens nécessaires pour se positionner comme intermédiaire entre les agriculteurs, les décideurs politiques et les autres acteurs de la chaîne de valeur.

Développer les collectes de données par les organisations à plus grande échelle requiert une approche intégrée caractérisée par une collaboration entre partenaires publics, privés et spécialistes du développement. Concrètement, le secteur du développement doit aider les organisations paysannes à renforcer leurs capacités stratégiques – y compris en matière de développement commercial et numérique – et encourager l’enregistrement des agriculteurs afin d’améliorer l’offre de services conçue à leur attention. De leur côté, les organisations paysannes, qui travaillent aussi sur la mobilisation des membres, ont intérêt à opérer un regroupement des besoins et ressources afin de renforcer la position des petits exploitants. En parallèle, un soutien de la part du secteur public est nécessaire pour pouvoir investir dans les technologies de l’information et de la communication (TIC), les infrastructures numériques, les institutions et le service publics, ainsi que dans les politiques agricoles.

Au Lesotho et au eSwatini, les deux syndicats nationaux des agriculteurs ont désormais les leviers à disposition pour être des acteurs influents dans l’élaboration des politiques et ainsi contribuer à l’amélioration du niveau de vie de leurs membres. Il reste néanmoins beaucoup à faire. La collecte de données se poursuit : elle permettra à l’avenir d’améliorer encore la fiabilité de l’information, d’obtenir une vue d’ensemble plus claire sur l’agriculture dans la région et d’appuyer les processus de planification et de mise en œuvre des politiques.

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