Favoriser l’accès des organisations paysannes au marché grâce aux données : le cas du Cameroun

Marc Ghislain Bappa Se et Nestor Ngouambe

Une agriculture guidée par les données pour faciliter l’accès des petits exploitants camerounais au marché ? C’est l’idée mise en exergue par Marc Ghislain Bappa Se et Nestor Ngouambe en prenant pour exemple le projet PIDMA (Projet d’investissement et de développement des marchés agricoles). Selon eux, il est aujourd’hui essentiel de renforcer la capacité des organisations paysannes à exploiter efficacement les informations à disposition afin que les agriculteurs puissent réellement tirer profit de la « chaîne de valeur des données ».

L’usage des technologies de l’information et de la communication (TIC) pour appuyer l’agriculture se normalise. Si le concept de données ouvertes – et le potentiel qui en découle pour l’innovation – est relativement récent et encore largement inexploré, de plus en plus de données sont utilisées pour créer de nouvelles applications, outils et modèles économiques spécifiques au secteur. Plusieurs objectifs sont en ligne de mire : améliorer la productivité et la résilience, réduire les risques et rendre la filière agroalimentaire plus accessible et efficace.

Permettre aux agriculteurs d’accéder à des marchés plus larges est aujourd’hui un enjeu majeur. Dans cette optique, les organisations paysannes ont un rôle clé à jouer, notamment dans l’accès aux chaînes de valeur de produits à haute valeur et dans les filières longues. En optant pour une approche collective, les petits exploitants trouvent un moyen de réduire coûts et risques, d’accéder à l’information et de satisfaire aux demandes d’approvisionnement.

Profiter de l’écosystème de données sur les chaînes de valeur

Les données pour et par les agriculteurs ont dépassé le cadre de l’innovation technologique pour devenir un champ de croissance à part entière. Elles nourrissent aujourd’hui des projets dans toute l’Afrique sur le big data, la blockchain, l’agriculture de précision, le profilage des exploitants et la vulgarisation numérique. Au niveau des exploitations, les agriculteurs commerciaux supervisent des données empiriques sur leur activité : achat d’intrants, nourrissage, ensemencement et fertilisation, ainsi que des métadonnées (des « données sur les données », comme l’heure, le lieu, les normes utilisées, etc.). De telles informations sont nécessaires pour évaluer les performances et prendre les bonnes décisions de gestion afin d’améliorer la production. Le circuit entre les données brutes, l’analyse des données et la prise de décision forme ce que l’on appelle la « chaîne de valeur des données ». Au cœur des marchés, le partage des données entre les différents acteurs de la chaîne de valeur prend toute son importance. En effet, il permet non seulement de soutenir la traçabilité, la productivité, les flux monétaires et les transactions, mais aussi d’ouvrir des portes vers de nouveaux marchés, dans de nouveaux territoires.

Au Cameroun, la plupart des petits exploitants individuels et des associations paysannes ne parviennent pas encore à exploiter ce potentiel. Il est donc essentiel de faire la promotion du pouvoir des données afin d’inciter les agriculteurs à s’en emparer pour les convertir en levier de compétitivité.

Partant de ce constant, le PIDMA – un programme issu d’une réflexion commune entre le gouvernement camerounais et la Banque mondiale – a récemment élaboré une nouvelle approche pour sensibiliser les exploitants à ces enjeux et appuyer leurs actions. Ce projet de financement agricole vise à améliorer la productivité et la compétitivité des chaînes de valeur du maïs, du manioc et du sorgho, ainsi qu’à accroître la production pour répondre aux besoins en matières premières de l’industrie agroalimentaire locale. Il investit également tous les segments de la chaîne de valeur et fortifie les liens fonctionnels entre la production, la transformation et la commercialisation, afin de soutenir son but ultime : basculer d’une agriculture de subsistance, caractérisée par une faible productivité, à une agriculture commerciale pouvant se reposer sur des chaînes de valeur compétitives.

Sur le terrain, le PIDMA fournit une assistance technique et des services de conseil aux organisations paysannes. Dans chaque zone agroécologique du pays, des conseillers techniques apprennent aux membres des coopératives à générer des données sur leur exploitation, les incidences des nuisibles et maladies, les capacités de production ainsi que d’autres informations agronomiques. Ces données servent ensuite à :

  • évaluer le taux de productivité ;
  • déterminer la quantité d’intrants agricoles nécessaire pour optimiser la production et contrôler les nuisibles ;
  • calculer la quantité de semences requise pour compenser les pertes de récoltes et accroître la production ;
  • suivre les investissements financiers et la gestion agricole.

Le PIDMA s’inscrit dans une approche orientée sur le marché et publie les données collectées sur Facebook et dans sa lettre d’information locale, permettant ainsi aux partenaires agro-industriels d’entrer en relation avec les agriculteurs. Cette stratégie se révèle particulièrement efficace pour les cultivateurs de manioc et de sorgho.

Miser sur le manioc et le sorgho

Le manioc est l’une des cinq cultures à haute valeur du Cameroun et représente un produit de base pour la population. Depuis l’indépendance du pays, sa production a triplé jusqu’à atteindre 2 109 040 t/an. Utilisé dans de nombreux plats locaux, le manioc est source d’opportunités commerciales et de plus en plus d’organisations paysannes se lancent dans sa culture. Quant au sorgho, principalement cultivé dans l’extrême nord du Cameroun, sa production dans cette région s’est élevée à 411 499 t en 2014 et devrait atteindre 2 millions t en 2020.

Les projets autour de ces deux denrées se multiplient. Par exemple, trois coopératives de la filière manioc, basées au centre du pays et représentant 150 agriculteurs, ont noué un partenariat avec FOPRO-COOP Ltd (Food Processing Professional Co-operative Society Limited), une entreprise spécialisée dans la transformation du manioc en farine et gari. Grâce à cette collaboration, 300 t de produit primaire ont déjà été vendues au prix de 50 CFA/kg. Par ailleurs, FOPRO-COOP offre également aux coopératives des services de labour mécanique, des semences gratuites et un soutien pour renforcer leurs capacités techniques.

Plus au nord, une coopérative locale a signé un accord formel avec Guinness-Cameroun grâce aux données générées dans le cadre du PIDMA. Le contrat porte sur une livraison annuelle d’environ 100 t de sorgho qui sera utilisée pour la fabrication de la bière. Guinness-Cameroun peut également appliquer une réduction de 20 % sur tous les produits à base de cette culture conçus au Cameroun, comme la Harp. Les retombées sont extrêmement positives pour les producteurs : dans le cadre de ce partenariat, le prix unitaire du sorgho a en effet augmenté de 25 % !

Une utilisation intelligente des données pour un marché mieux contrôlé

Grâce aux données agro-industrielles, les organisations paysannes peuvent professionnaliser leurs activités commerciales et exploiter les opportunités du marché. Toutefois, pour que les petits exploitants bénéficient de cette agriculture fondée sur les données, des outils et applications doivent être pensés en adéquation avec leur situation et leurs capacités spécifiques. Les agriculteurs, comme les organisations qui les soutiennent, doivent se renforcer afin de devenir des utilisateurs et gestionnaires de la donnée plus avisés. Des évaluations sont également nécessaires pour s’assurer du bon usage des informations. Pour parvenir à leur but, les petits exploitants, qui représentent généralement le maillon le moins puissant de la chaîne de valeur, vont devoir faire preuve d’initiative et saisir chaque opportunité de s’inscrire dans les circuits de données collectifs au sein des systèmes agroalimentaires.

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