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La production de thé dopée à la donnée spatiale

Hamlus Owoyesiga

En Ouganda, un système de gestion basé sur les données spatiales a été conçu pour établir le profil des producteurs de thé et cartographier les parcelles d’Igara Tea Growers Factory (IGTF). Cette initiative, qui a ouvert l’accès des exploitants aux services financiers tout en améliorant le taux de remboursement des emprunts contractés pour l’achat d’intrants, a eu deux effets immédiats : une hausse de la productivité et une diminution radicale de la vente parallèle. Décryptage de ce succès inspirant, d’autres entreprises du secteur envisageant aujourd’hui d’adopter ce modèle.

IGTF cultive, transforme et conditionne huit variétés de thé pour l’exportation et la consommation locale. L’activité est aux mains de 7 321 petits agriculteurs (environ 20 % sont des femmes), dont la majorité travaillent à échelle réduite : leurs plantations font en moyenne moins de 4 hectares. A côté, il existe néanmoins quelques exploitations de taille moyenne et IGTF possède également deux usines de transformation (Igara Tea Factory et Buhweju Tea Factory). Il s’agit de la plus grande entreprise de thé d’Ouganda à être détenue par des petits producteurs. Toutefois, malgré sa position de leader (10 % de la production de thé du pays), IGTF a été durant longtemps confrontée à des problèmes d’exploitation commerciale.

Jusqu’au début de l’année 2017, la société stockait les informations de ses actionnaires dans une base de données unique. Toutefois, les ensembles de données individuels étaient incomplets, pas toujours vérifiés et, insuffisance majeure, non géoréférencés. En d’autres termes, IGTF ne savait pas où se situaient les exploitants sur le territoire ni quelle était la taille de leur plantation ! A l’époque, l’entreprise accordait de petits prêts à ses membres et leur fournissait des intrants à crédit, comme des engrais ou des produits agrochimiques, en se basant sur le volume de feuilles de thé livrées la saison précédente et non la taille de l’exploitation. IGTF ne disposant pas d’informations précises, la porte était dès lors ouverte pour les agriculteurs peu scrupuleux qui pouvaient effectuer plusieurs demandes pour la même parcelle. En 2015, la société a payé au prix fort son manque de rigueur en enregistrant des pertes estimées à 289 000 €.

Afin de remédier à cette situation, IGTF et le CTA, en partenariat avec ESIPPS (Environmental Surveys, Information, Planning and Policy Systems, une entreprise ougandaise de conseil sur les problématiques environnementales spécialisée dans les applications d’information géolocalisée), ont lancé à l’été 2017 un projet pour créer un système de gestion de données spatiales. Des tablettes GPS ont permis de réaliser le profilage numérique des cultivateurs de thé en compilant des informations géoréférencées sur leur identité et leur exploitation. Des agents de vulgarisation ont ensuite transféré ces données sur une plateforme en ligne dédiée (ONA / ODK), avant de les dupliquer dans la base de données QGIS (un système d’information géographique) d’IGTF. Ce système permet de collecter efficacement les données, de les stocker et de les analyser d’un point de vue spatial. IGTF peut en outre conserver les traces de toutes les transactions effectuées avec ses membres, la base de données étant connectée à une application financière et comptable. Pour illustrer l’usage du système avec un cas concret, il peut par exemple servir de base pour la distribution et le suivi des engrais, en enregistrant les quantités, les coûts, les dates et les échéances de paiement.

Taux d’intérêt en baisse, taux de remboursement en hausse

Un autre impact positif du projet a été la création, par IGTF, la Coopérative d’Épargne et de Crédit (COOPEC) à Butare Kyamuhunga en février 2018. La coopérative, dont les actionnaires sont des exploitants profilés, utilise son capital pour accorder des prêts à ses membres. Grâce à cette initiative, les petits cultivateurs de thé peuvent désormais accéder au crédit de façon durable. Cette perspective incite les agriculteurs à participer au processus de profilage numérique car seuls ceux ayant rempli cette formalité ont la possibilité d’accéder aux prêts de la COOPEC. Au final, les résultats dépassent les attentes : mi-2018, 4 500 membres d’IGTF et leurs plantations de thé avaient été profilés, soit 32 % de plus que l’objectif fixé initialement.

La COOPEC devrait logiquement reprendre à son compte la fourniture d’intrants à crédit et l’offre de prêts aux agriculteurs, deux activités jusqu’alors assurées par IGTF. Pour les producteurs de thé, les avantages sont tangibles : les conditions d’accès aux avantages comme les taux d’intérêt sont plus favorables par rapport à l’ancien système. Plus important encore, les risques de fraude étant singulièrement réduits grâce au contrôle effectué via la base de données, les exploitants voient leur accès au crédit considérablement facilité. Concrètement, ils peuvent par exemple demander des prêts à taux réduit pour l’achat d’intrants agricoles ou solliciter des services financiers par l’intermédiaire de banques, la COOPEC endossant alors le rôle de courtier et la base de données de profilage servant de garantie.

En novembre 2018, 1 737 agriculteurs (soit 24 % des membres d’IGTF), dont 35 % de femmes, avaient adhéré  à la COOPEC et obtenu un crédit. Depuis le lancement de l’initiative, la valeur moyenne des prêts octroyés est de 351 569 € par mois, avec un taux de remboursement de 98 %. Ces sommes sont essentielles pour les agriculteurs afin de soutenir leur compétitivité et d’améliorer leur production grâce à l’utilisation de meilleurs intrants.

Les bénéfices de la transparence

D’autres innovations ont été testées dans le cadre du projet comme l’utilisation de drones. Au total, 42 fermes ont été survolées par un appareil équipé d’un capteur multispectral. Les données collectées ont été traitées et mise en valeur sous forme de cartes géoréférencées de diagnostic agricole qui affichent la localisation, l’état de santé et la densité de plantation des cultures. Combinées aux profils des exploitations, ces cartes ont été présentées en tant que « dossiers améliorés » aux organismes de crédit afin d’appuyer le degré de solvabilité des demandeurs. La Stanbic Bank, une filiale de Standard Bank Group, a d’ores et déjà fait part de son intérêt pour le concept, avec une volonté affichée de l’appliquer à grande échelle. La réussite de ce pilote va conduire IGTF, qui a déjà investi dans un drone professionnel équipé d’un capteur multispectral, à étendre ce type de service à ses membres.

Par ailleurs, le profilage des agriculteurs a également contribué à résoudre les problèmes de fraude. Les feuilles de thé fraîches sont très demandées par les usines de transformation concurrentes du Corridor d’Ankole, à l’ouest du pays, où sont concentrées la majorité des plantations. IGTF a eu du mal à s’assurer que ses membres utilisaient bien les crédits d’intrants et les prêts pour fabriquer et livrer du thé qui lui était exclusivement réservé. Mais la donne a changé avec l’introduction des profils géoréférencés et l’analyse des données spatiales qui ont permis à la direction de repérer les demandes de crédit frauduleuses. Les résultats sont probants : la relation de confiance avec les membres s’est améliorée et les ventes parallèles ont nettement baissé, si bien que lors du deuxième trimestre 2018, la quantité de feuilles fraîches livrées aux usines d’IGTF a atteint son plus haut niveau depuis 15 ans ! Un cercle vertueux s’est enclenché dès le début du projet :  la hausse des niveaux de production a débouché sur des paiements plus rapides pour les agriculteurs,  une efficacité accrue dans les prestations des services de vulgarisation et une rentabilité améliorée pour IGTF.

L’initiative a été une telle réussite qu’elle devrait être prochainement étendue à d’autres sphères. IGTF a partagé ses résultats avec des entreprises concurrentes ayant émis le souhait d’adopter le profilage numérique. Une proposition de projet a également été soumise au CTA afin de diffuser le système à plus grande échelle. Avec l’extension de la base de données spatiales, des entreprises autrefois concurrentes pourront devenir partenaires. Grâce au numérique, elles posséderont alors des leviers pour accroître leur productivité, faciliter l’accès des producteurs aux intrants indispensables et améliorer l’efficacité de l’agribusiness.

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