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Les données, vecteur de transformation de l'agriculture au bénéfice des petits exploitants ?

Yanick Bakker, Jasmien Bronckaers, Fatma Ben Rejeb and Chris Addison

La planète comptera 9 milliards d’habitants en 2050. Pour nourrir ces personnes, les défis à relever s’annoncent nombreux. Il sera nécessaire de maintenir une croissance durable dans l’agriculture afin de produire suffisamment d’aliments, tout en travaillant sur les problématiques d’inclusion, de résilience et d’optimisation des ressources numériques. Dans cette optique, les petits exploitants auront un rôle clé à jouer. Ils assurent déjà près de 80 % de l’approvisionnement alimentaire mondial mais leur potentiel est loin d’être pleinement exploité. Un environnement favorable, qui facilite leur accès aux ressources essentielles – financement, intrants, marchés, information, solutions techniques –, devient primordial pour renforcer leur résilience et améliorer leur capacité de production. Ce numéro d’ICT Update a pour ambition de mettre en lumière l’immense potentiel des organisations de petits agriculteurs. À travers une série d’études de cas, nous examinerons comment ces structures peuvent utiliser les données des agriculteurs afin de favoriser leur accès aux ressources et, par ce biais, renforcer leur résilience, leur voix et leurs moyens d’existence.

La PAFO (Pan African Farmers Organisation, Organisation panafricaine des agriculteurs) a travaillé avec le CTA et AgriCord sur le pouvoir des données dans l’agriculture. Elle a, en partenariat avec 10 organisations paysannes africaines, cherché à identifier comment le profilage des agriculteurs pouvait devenir un levier de transformation du secteur agro-industriel. Certaines études ont déjà mis à jour des bénéfices importants : des rendements jamais vus depuis 15 ans, une commercialisation des produits dans de nouveaux pays, une amélioration de la logistique, une capacité à influencer les politiques et l’amélioration de l’accès au crédit. Les retombées varient toutefois selon les situations géographiques et les cultures, alors que la connectivité, les limites dans les avantages économiques et la complexité de la gestion des données demeurent des défis d’envergure.

AgriCord, l’alliance mondiale d’agri-agences, estime que la numérisation agricole fait émerger un nouveau paradigme. « Nous constatons que la numérisation ouvre des portes et génère des opportunités économiques, notamment pour les femmes, » précise Stefaan Bonte, facilitateur de partenariats stratégiques chez AgriCord. La PAFO établit le même constat. Grâce aux applications mobiles et à la vulgarisation en ligne, les femmes peuvent accéder à l’innovation de manière autonome, commercialiser leurs produits et accéder au financement directement via leur smartphone, se défaisant dès lors de toute dépendance vis-à-vis des hommes. Elles deviennent actives dans le processus de prise de décision, basculant du statut de simples agricultrices de subsistance à celui d’actrices économiques : la technologie aide ainsi à briser les barrières en devenant un levier d’émancipation.

Pour que la numérisation de l’agriculture profite réellement aux petits exploitants, des interventions sont néanmoins nécessaires à différents niveaux. Dans ce numéro, nous examinerons l’impact du profilage des agriculteurs dans quatre secteurs : l’organisation, l’accès aux marchés, le financement et la production.

Organisation

La numérisation est une problématique technique, mais aussi sociopolitique, à bien des égards. D’un côté, elle offre aux agriculteurs des données leur permettant de prendre de meilleures décisions et d’un autre, elle dévoile des données sur les exploitants. Ainsi, les défis auxquels ils sont confrontés deviennent identifiables et il est possible de travailler sur des solutions ciblées afin de les appuyer. Des informations précises sur les membres d’une association ou d’un groupe agro-industriel permettent d’améliorer l’efficacité organisationnelle. Les intérêts des groupes seront donc mieux défendus, comme vous pourrez le découvrir avec les reportages sur la SACAU (Southern African Confederation of Agricultural Unions, Confédération des syndicats agricoles d’Afrique australe) et l’EAFF (Eastern Africa Farmers Federation, Fédération des agriculteurs d’Afrique de l’Est).

Accès aux marchés

NUCAFE (National Union of Coffee agribusinesses and farm Enterprises, Union nationale de l’industrie et des producteurs de café) raconte comment le profilage et la cartographie ont permis aux producteurs d’accéder à de nouveaux marchés tout en vendant leur production de café à un prix plus élevé. Il est également démontré comment la traçabilité ouvre des débouchés aux agriculteurs ayant recours à des procédures de certification et de transparence.

Financement

L’accès aux intrants agricoles et les investissements dans le développement durable dépendent des possibilités de financement, jusqu’ici limitées, voire inexistantes, pour les petits exploitants. Les projets évoqués dans ce numéro montreront de quelle manière les profils d’agriculteurs sont désormais utilisés pour améliorer l’accès au crédit et convaincre les banques. Dans le cas d’Igara Tea Growers Factory, le profilage a soutenu la mise en place d’une coopérative d’épargne et de crédit : les profils servent ici de garantie pour les agriculteurs membres dans leurs demandes de prêts. Découvrirez comment EARS s’appuie sur les données pour proposer aux petits exploitants une assurance contre la sécheresse à prix abordable.

Production

Les données générées – au sein de l’exploitation ou hors de celle-ci – permettent de délivrer des informations ciblées aux agriculteurs, notamment des alertes de risques (climat, nuisibles) ou des conseils pour optimiser leurs cultures. Au Kenya, le cas de CLI-MARK, nous montre comment les données météorologiques peuvent être utilisées pour renforcer la résilience des communautés pastorales. AgroCares et Agriterra décryptent les résultats préliminaires d’un projet de service d’analyse du sol pour les petits exploitants, également au Kenya.

La PAFO, AgriCord et le CTA, avec des partenaires venus de toute l’Afrique, ont récemment organisé un atelier ayant pour thème le renforcement des compétences des organisations paysannes africaines grâce à l’amélioration des politiques, des technologies et des capacités. L’événement a mis en avant le rôle crucial des données dans l’accès des petits exploitants au financement, si essentiel pour améliorer leur résilience. En adoptant des stratégies plus durables, ils stabilisent leurs exploitations et peuvent lancer de nouveaux investissements, rendus possibles par une solvabilité renforcée. La collecte et la vérification des données nécessitent toutefois des moyens financiers. Il est donc essentiel d’évaluer le rapport coût-bénéfice de l’enregistrement. Ainsi que l’a justement souligné M. Mizzi, chef de l’unité Développement rural, sécurité alimentaire, nutrition (Europeaid) de la Commission européenne : « Dans le secteur agricole, les premiers investisseurs sont les agriculteurs eux-mêmes. »

Nous devons donc nous assurer que la transition numérique profite aux agriculteurs, en accordant une attention particulière à l’intégration des femmes et des jeunes dans le développement des agroentreprises. La PAFO, le CTA et AgriCord s’appuieront sur les conclusions de l’atelier pour poursuivre leurs efforts dans trois domaines clés :

  • le dialogue politique ;
  • la numérisation et les services basés sur les données ;
  • les marchés et le développement des agroentreprises.

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