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Combler le gap entre les femmes et l’agriculture digitale

Chipo Msengezi & Yentyl Williams

La présence des femmes dans l’agriculture est une réalité statistique. En effet, les études démontrent qu’elles représentent aujourd’hui 40 % de la main-d’œuvre du secteur dans les pays ACP. Cependant, bien que leur contribution soit essentielle au développement de l’économie rurale et de la numérisation, l’écart entre les sexes continue à se creuser sur les TIC (technologies de l’information et de la communication). Les agricultrices éprouvent ainsi des difficultés à accéder à l’information, aux produits et services financiers ainsi qu’aux marchés, en particulier dans les zones rurales. De plus, elles sont souvent tenues à l’écart de l’élaboration des politiques.

Le CTA a déjà soutenu, par la passé, des projets visant à aider les femmes du secteur dans les pays ACP, notamment dans l’accès aux marchés, au financement et autres services. En 2018, en coopération avec l’AWIEF (Africa Women Innovation and Entrepreneurship Forum, Forum des femmes africaines pour l’innovation et l’entrepreneuriat) et l’AWAN (African Women in Agribusiness Network, Réseau des femmes africaines dans l’agribusiness), il a lancé une nouvelle initiative : VALUE4HER. L’objectif est de mettre en place un réseau intelligent qui utilise le pouvoir des TIC pour améliorer les liens avec les marchés, les chaînes d’approvisionnement et d’autres prestataires de services, notamment les partenaires financiers. VALUE4HER a également pour mission d’aider les femmes à créer des entreprises tout en tirant davantage de revenus des marchés agroalimentaires.

En parallèle, le CTA poursuit l’organisation de son concours Pitch AgriHack Talent afin de susciter l’esprit d’entreprise et de développer l’e-agriculture dans les pays ACP. Les femmes, qui constituaient 30 % des participants les années précédentes, sont de plus en plus investies. En 2017, leur présence a ainsi augmenté de 60 % !

En 2018, le CTA a mené une enquête sur le genre, la numérisation et l’agriculture, en association avec le Réseau des jeunes professionnels des ACP (ACP YPN, ACP Young Professionals Network). Elle faisait suite au rapport de 2002 sur le genre, les TIC et l’agriculture. Cette nouvelle étude démontre que, globalement, la fracture numérique persiste et certaines conclusions seront présentées dans ce numéro d’ICT Update sous la forme d’une infographie. Le rapport formule également plusieurs recommandations :

  • S’assurer que les applications soient disponibles dans la langue maternelle des utilisatrices ;
  • veiller à consulter les femmes lors de la conception des solutions numériques destinées à l’agriculture ;
  • améliorer la formation des femmes sur la culture numérique ;
  • généraliser la collecte de données ventilées par sexe dans tous les projets ainsi que dans les statistiques nationales sur les TIC ;
  • exploiter des plateformes de communication populaires comme WhatsApp afin de toucher un maximum de femmes.

Ce numéro de ICT Update a été réalisé en partenariat avec le réseau ACP YPN. Ce réseau a commencé en 2014 un travail pour favoriser l’inclusion de jeunes experts dans l’élaboration des politiques au sein du partenariat UE-ACP et, depuis plus récemment, au niveau de l’ONU. Ses activités gravitent autour de trois piliers interdépendants :

  • le commerce et l’agriculture ;
  • l’environnement et le changement climatique ;
  • l’éducation et l’emploi,

et trois thèmes transversaux structurent ses projets :

  • l’entrepreneuriat des jeunes ;
  • les femmes et l’égalité des sexes ;
  • l’inclusion numérique et l’innovation.

Le réseau a ouvert de nouveaux espaces aux jeunes. Ils peuvent désormais communiquer directement avec des membres des parlements de l’UE et des pays ACP, notamment par le biais du Forum jeunesse des assemblées parlementaires paritaires ACP-UE, lancé en juin 2016. L’ACP YPN est en outre le seul réseau de jeunes associé au CESE (Comité économique et social européen). Il collabore en particulier avec le COLEACP (Comité de liaison Europe-Afrique-Caraïbes-Pacifique) et le CTA – les deux principales institutions actives dans le secteur de l’agriculture du cadre EU-ACP – afin de s’assurer que soit bien prise en compte la question des jeunes et de l’agriculture.

Ce numéro est le fruit de la collaboration de deux jeunes femmes, l’une étant affiliée au CTA et l’autre à l’ACP YPN. Il est consacré aux trois catégories de femmes que nous avons identifiées : les « facilitatrices », les « utilisatrices » et les « femmes à la tête d’entreprises dans le secteur des TIC ».

Deux contributions concernent les femmes à la tête d’entreprises dans le secteur des TIC. Nous avons d’abord rencontré Naledi Magowe, co-fondatrice et directrice marketing de Brastorne Enterprises, mais également ancienne lauréate du concours AgriHack organisé par le CTA, dont la plateforme mAgri, lancée initialement au Botswana, s’étendra dans les prochains mois à toute la région. Nous avons aussi eu la chance de nous entretenir avec Rose Funja, l’une des rares femmes pilote de drones. Elle expliquera comment elle cherche à ouvrir de nouveaux horizons pour les femmes dans le domaine des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM), tant sur le terrain que dans des contextes académiques, à travers sa start-up Agrinfo.

Nous présenterons ensuite trois exemples d’« utilisatrices » qui ont recours à des outils et applications technologiques dans le cadre de leurs projets agricoles.

La contribution d’Ezinne Merianchris Emeana dévoilera la marche à suivre pour associer efficacement agroécologie et technologie, ici au bénéfice des agricultrices du Nigeria. Gillian Stewart travaille quant à elle pour Women in Business, un organisme basé sur l’île samoane reculée de Savai’i. Elle expliquera comment les applications TIC permettent d’augmenter les revenus et d’améliorer le niveau de vie des communautés agricoles, même les plus isolées. Enfin, Keithlin Caroo évoquera son initiative Helen’s Daughters, à Sainte-Lucie, qui fait le lien entre les secteurs du tourisme et de l’agriculture, au bénéfice des agricultrices, grâce à des outils technologiques novateurs.

Dans un troisième et dernier temps, nous présenterons les initiatives d’une série de « facilitatrices » qui s’appuient sur leurs réseaux pour donner aux agricultrices les moyens d’utiliser les TIC et les impliquer dans l’élaboration des politiques.

Dorothy Okello, présidente de WOUGNET (Women of Uganda Network, Réseau des femmes ougandaises), détaillera la façon dont une série d’initiatives ciblées sur les femmes dans l’agriculture et des partenariats multipartites participent à l’amélioration des revenus et de la productivité. Fatma Ben Rejeb, PDG de la PAFO (Pan African Farmers Organisation, Organisation panafricaine des agriculteurs), dans une interview exclusive, nous parlera de la stratégie de développement rural intégré de l’organisation et expliquera comment les femmes des régions rurales y sont complètement associées. Enfin, Ana Brandusescu et sa collègue Nnenna Nwakanma de la Web Foundation, ainsi que leurs partenaires, se pencheront sur leur récent rapport Les données ouvertes profitent-elles aux femmes en Afrique ? dans lequel elles exposent les problématiques liées à une culture des données fermée.

Ces différentes contributions feront découvrir aux parties prenantes plusieurs initiatives pertinentes centrées sur les femmes dans l’agriculture. L’ambition est de mettre en lumière l’immense potentiel des technologies et de l’innovation dans la réduction d’une fracture numérique qui fait encore obstacle au développement des femmes en milieu rural.