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Leadership féminin à la tête de l’Organisation panafricaine des agriculteurs : stratégie intégrée de développement rural

Fatma Ben Rejeb

Fatma Ben Rejeb est la CEO de l’Organisation panafricaine des agriculteurs (PAFO). La PAFO est un réseau d’organisations paysannes de tout le continent africain, qui vise à améliorer la communication, la collaboration et le partage d’informations/de connaissances entre les parties prenantes. Elle est la première organisation paysanne à l’échelle du continent et constitue un instrument important pour associer directement les agriculteurs au programme africain de croissance et de développement. Fatma a discuté avec l’équipe d’ICT Update du travail de la PAFO concernant les femmes et la numérisation.

Quelle est la place des femmes dans la vision de la PAFO (Pan-African Farmers’ Organisation, Organisation panafricaine des agriculteurs) ?

Comme vous le savez, les femmes constituent un acteur majeur dans la production et transformation agricoles en Afrique. Tous nos membres en sont conscients et ont des activités d’appui pour les femmes productrices et transformatrices dans le secteur formel et informel.

La constitution de la PAFO assigne aux femmes un siège au conseil d’administration de la PAFO. De plus, notre stratégie genre en appui aux femmes rurales a été définie de manière inclusive et a fait l’objet de larges consultations.

Avec un certain nombre de partenaires, nous organisons la mise en réseau de femmes entrepreneuses et des rencontres avec des donateurs, investisseurs et fournisseurs de technologies. Nous élaborons aussi des projets de financement et approchons les donateurs.

Dans notre stratégie jeunes, nous avons aussi un nombre important de femmes jeunes actives dans le secteur agricole et rural.

En tant que CEO de la PAFO, quels sont vos objectifs ?

Mon but est d’amener le maximum de femmes à postuler aux postes de direction et renforcer leurs capacités managériales et de gestion. Il nous faut préparer le terrain pour la nouvelle génération dont un bon exemple est donné par l’EAFF (Eastern African Farmers Federation, Fédération des agriculteurs d’Afrique de l’Est) dont la présidente actuelle est une jeune femme, entrepreneuse elle-même. Je compte sur elle et sur les femmes leaders au sein de tous les réseaux régionaux pour montrer la voie.

Bien que la plupart des fonctions de représentation et de leadership sont encore occupées par des hommes, les membres des organisations africaines soutiennent les femmes et les poussent à aller de l’avant. Cependant, les coutumes restent bien ancrées et il demeure difficile pour certaines femmes du monde rural de s’imposer en tant que leaders.

Comment le numérique est-il intégré dans votre stratégie ?

C’est évidemment une priorité. Nous travaillons en étroite collaboration avec le CTA et Agricord sur les problématiques de développement rural intégré : aujourd’hui, on ne peut plus parler de développement durable sans intégrer la dimension numérique. Nous souhaiterions renforcer l’adoption de technologies d’information et communication et l’engagement dans la digitalisation d’un nombre croissant de femmes productrices et transformatrices, ce qui leur permet d’optimiser la production, réduire les pertes post-récoltes et améliorer la mise en marché.

L’objectif est de connecter et de mettre en réseau tous les membres. Pour cela, la digitalisation demeure un outil majeur notamment pour accéder aux informations, aux statistiques, aux données sur les marchés, les prix, etc. Ensuite, différents partenariats doivent être étudiés et expérimentés. Les applications de drones dans les zones rurales en appui à des coopératives, se sont avérées très performantes. Par contre, il faut garder à l’esprit que plus de 80% des exploitations sont familiales et de petite taille. Nous devons prendre en compte cette réalité dans nos stratégies en proposant des solutions abordables.

Tous nos réseaux sont sensibilisés à la digitalisation. Nous plaidons pour l’appui à des projets de terrain qui soutiennent la digitalisation pour le développement agricole et qui considèrent la réalité des zones rurales.

Avez-vous remarqué une différence quant au degré de maturité de l’adoption des outils numériques entre les hommes et les femmes dans l’agriculture ?

Non, il n’existe aucune différence. Par contre, il faut savoir que le monde rural est divisé en trois catégories dont les rapports au numérique varient largement :

  • les producteurs sans éducation formelle  que nous  devons  aider avec un travail d’accompagnement. Pour les femmes, c’est encore un peu plus difficile car le poids des coutumes ou les difficultés financières de la famille les obligent souvent à arrêter prématurément leurs études. Mais pour tout ce qui touche au numérique, un accompagnement intensif est nécessaire pour les deux genres ;
  • les diplômés : ils possèdent les connaissances et les compétences. Le défi réside dans la nécessaire création d’espaces et d’infrastructures pour les inciter à rester dans les zones rurales. Ils pourront ainsi faire vivre ces espaces et contribuer à leur développement ;
  • les entrepreneurs dans les secteurs de production, transformation et services liés à l’agriculture: pour ce dernier groupe, dont certains ont largement réussis par leurs propres moyens, une mise à l’échelle ainsi qu’une adaptation des techniques à leur propre exploitation et entreprises est primordiale.

Pouvez-vous nous donner des exemples de bonnes pratiques ou d’expériences inspirantes qui pourraient être étendues à travers la PAFO et les réseaux régionaux ?

Nous repérons et documentons les réussites dans les différentes régions grâce aux Briefings continentaux. Nous cherchons ensuite des fonds pour la mise à l’échelle car les ressources sont insuffisantes au niveau des exploitations.

Voici quelques exemples d’expériences menées :

  • En Afrique de l’Ouest, une jeune entrepreneuse a lancé sa propre entreprise (Kati Farm) en Ouganda. Elle a d’abord développé des procédés pour mieux sécher le poisson avant de devenir une coopérative qui produit des saucisses de poisson aussi bien pour le marché national que pour l’export.
  • En Afrique Centrale, une coopérative de femmes au Cameroun, la SOCOOPMATPA, travaillaie dans les produits transformés du manioc. Grâce au consortium de partenariat entre la PAFO, le CTA et Agricord, et après un travail pour améliorer la qualité, cette coopérative a signé des protocoles avec des chefs cuisiniers qui utilisent désormais les produits du manioc transformé dans leurs restaurants et hôtels
  • En Afrique de l’Ouest, la recherche scientifique a soutenu des femmes transformatrices du soja en lait pour développer un procédé permettant de conserver le lait durant 6 mois.
  • En Afrique Australe, Lakeshore Agro-Processing Enterprise (LAPE) au Malawi est géré par une jeune femme qui travaille dans la transformation agricole (tournesol, soja, manioc)
  • En Afrique du Nord, plusieurs femmes entrepreneurs sont chefs d’exploitations agricoles ou d’entreprises de transformation en Tunisie. De plus, plusieurs coopératives de femmes au Maroc travaillent dans la transformation de l’huile d’argan.

Ces exemples doivent nous inspirer, nous devons les valoriser et les capitaliser. Je pense notamment à « Access Agriculture ». Ils nous ont montré que l’on pouvait faire beaucoup même avec un budget limité, grâce à des petits films de 3, 4, 5 minutes, qui sont aujourd’hui traduits dans plusieurs langues locales. C’est extraordinaire ! Mon défi est de mettre en place ce type de communication au sein de la PAFO en renforçant nos espaces de knowledge mangement (gestion des connaissances). Aujourd’hui, il suffit d’une petite batterie et d’un linge blanc pour diffuser une vidéo dans un village situé en zone rurale avec un « smart projector ». Les bailleurs de fonds ne sont pas au fait de tout ce qui est réalisé. Promouvoir les expériences menées sur le terrain par la vidéo, c’est un très beau moyen de les mettre en valeur.

Selon vous, quel est le plus grand défi pour les femmes dans l’agriculture ?

De l’éducation à la formation, en passant par l’accès aux moyens de production, à la terre, à l’eau, aux finances, tout est difficile pour la femme.

Faire 10 km par jour pour chercher de l’eau, ce n’est pas une vie décente ! Dans le cadre du CAADP (Comprehensive Africa Agriculture Development- Programme, Programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine) depuis Maputo (2003) à Malabo (2014) les chefs des Etats Africains ont promis de consacrer 10% de leur budget à l’agriculture mais seules les grandes infrastructures en profitent. Les investissements pour le développement rural sont indissociables de l’agriculture. Il ne s’agit pas simplement de construire des routes, mais bien de garantir un mode de vie décent, notamment pour les femmes pour lesquelles les inégalités perdurent dans l’accès à la terre, à l’éducation, à la santé de plus de la pénibilité de leurs tâches. C’est pourquoi nous avons besoin d’une société civile solide et vigilante qui veille à l’inclusion des femmes, mais cette société civile, même avec beaucoup de bonne volonté, ne peut malheureusement pas se substituer à l’Etat.