Élargir la toile
Tobias Eigen
À l’image d’Internet, Kabissa élargit sa gamme d’outils, afin d’offrir de nouvelles solutions à ses membres dans toute l’Afrique.
Il y a dix ans, une militante témoin de violations des droits humains au Nigeria disposait de peu de moyens pour livrer son témoignage au reste du monde. Elle pouvait faxer un communiqué de presse, passer un coup de fil, envoyer une lettre. Ou si elle avait la chance d’avoir Internet et de pouvoir se payer le coût exorbitant d’un fournisseur d’accès, elle pouvait envoyer immédiatement un courriel d’alerte. Peu de militants disposaient toutefois du type d’accès total et immédiat dont bénéficiaient leurs homologues des pays riches, alors qu’ils en avaient manifestement autant sinon plus besoin qu’eux.
Conscient des horizons que la toile mondiale pouvait ouvrir à la société civile africaine, Tobias Eigen a fondé Kabissa en 1999 afin d’aider les associations à mettre les technologies de l’information et de la communication (TIC) au service des populations qu’elles desservaient. À l’époque, cela revenait à fournir un hébergement de site et des services de courriel accessibles, abordables et sûrs.
Avides de communiquer entre eux et avec la communauté internationale, les membres de Kabissa se sont immédiatement rués sur les courriels et les listes d’envoi. Dès 2000, WOUGNET (réseau des Ougandaises) a fait œuvre de pionnier en se servant de ses réseaux courriels et de ses magazines pour mettre les travaux de ses membres en lumière et pour établir des liens entre elles.
Depuis, la technologie a évolué, tout comme les besoins des associations africaines. Kabissa a donc adapté et élargi son offre, notamment par le biais d’un serveur www4mail par l’entremise duquel les utilisateurs peuvent demander l’envoi de pages web par courriel. Kabissa a également mis en place un programme de formation spécialement adapté aux besoins de la société civile africaine et diffuse des informations sur les TIC via son site web et sa lettre d’info. Kabissa compte aujourd’hui plus de 1100 organisations membres dans toute l’Afrique.
Apprendre à se connecter
La pénurie de points d’accès à Internet est un sujet de préoccupation constant et un obstacle majeur. Nonobstant la multiplication de ces points d’accès dans toute l’Afrique au cours des dix dernières années, la grande majorité des membres de Kabissa continuent de se connecter via des cyber cafés et à se battre avec la logistique d’une utilisation fiable et constante des ressources de la toile. Cette pénurie fait que les associations africaines ne sont généralement pas en mesure d’utiliser des comptes d’hébergement « traditionnels », c.-à-d. une adresse web, des boîtes aux lettres et des listes courriel. Les associations préfèrent se replier sur des services rapidement accessibles via un navigateur ; elles ont pratiquement abandonné la messagerie hors connexion, les logiciels de conception de pages web, le FTP (un protocole de transfert des données sur Internet) ou tout autre outil censé être plus efficace pour les communications via Internet. Pour preuve, la sous-utilisation des services relativement puissants offerts par le serveur de Kabissa pour l’hébergement de domaines au profit d’outils présents sur le web tels que Yahoo mail et plus récemment, les sites de blogues et de socialisation.
C’est pour palier ce manque de capacités que Kabissa à lancé le programme de formation Time To Get Online en 2001. Les associations avaient en effet besoin de « champions de l’Internet » qui incitent leurs décideurs à donner la priorité à cet outil. Il fallait pousser les associations à effectuer, à leur rythme, les démarches nécessaires pour se connecter à la toile mondiale et interagir avec d’autres associations. Il fallait en outre les aider à planifier leur présence sur la toile et à intégrer Internet dans toutes leurs activités. Time To Get Online insiste beaucoup sur les séminaires de formation intensive par la pratique de même que sur l’auto-apprentissage grâce à un manuel cohérent et autonome que chaque collaborateur peut utiliser pour se former (disponible sous format papier, en fichier PDF téléchargeable et sur le wiki de Kabissa).
Vu les coûts induits et l’éparpillement géographique de ses membres, Kabissa ne pouvait envisager d’organiser lui-même des séminaires : il a donc recruté dans toute l’Afrique des partenaires locaux qui ont suivi un cours intensif de formation de formateurs. Aujourd’hui encore, ces partenaires dispensent des formations et s’avèrent très efficaces. L’organisation de séminaires s’est toutefois avérée coûteuse sans atteindre le nombre d’organisations membres escompté. Kabissa teste donc divers modèles d’e-learning pour faire mieux connaître les avantages de Time To Get Online.
Les associations qui ont suivi le programme en ont indubitablement profité : comme Media Rights Agenda, par exemple, qui a développé un programme TIC de pointe en vue de promouvoir et de préserver la liberté des médias au Nigeria et dans toute l’Afrique de l’Ouest. Beaucoup de petites associations sont néanmoins passées au travers des mailles du filet : même après avoir bénéficié de Time To Get Online, elles n’ont guère avancé dans l’exploitation stratégique d’Internet. Il semble que ces associations n’aient surtout pas pris conscience de ce qu’Internet pouvait leur apporter. Accaparées par leur quotidien, elles n’ont plus de temps ni de moyens à consacrer au repérage des évolutions possibles grâce à Internet. Elles considèrent ce dernier comme une nouveauté, parfois menaçante, mais surtout comme un passage obligé qui va accroître leur charge de travail plutôt que comme un outil qui peut les aider à améliorer les missions dont elles s’acquittent déjà.
L’étape suivante
Bien que les associations africaines soient plus efficaces depuis qu’elles accèdent à Internet, elles en font surtout un usage bidimensionnel. Jamais communiquer n’a été aussi facile, trouver l’information aussi rapide, mais les besoins couverts sont essentiellement les mêmes qu’avant. L’arrivée du web 2.0 il y a deux ans a changé tout cela. Au lieu de reproduire les schémas de communication traditionnels en y ajoutant de la vitesse, le web 2.0 permet aux individus et aux associations qui s’en servent d’avoir une présence plurielle sur la toile. Avec le 2.0, ils peuvent participer, voire même diriger, des conversations mondiales sur les questions sociales qui les intéressent.
Pour procurer tous ces avantages potentiels à ses membres, Kabissa travaille sur plusieurs projets web 2.0 visant à accroître la présence des associations africaines sur Internet. Kabissa a lancé un nouveau site interactif doté de fonctionnalités web 2.0 tels que les blogues et a transformé sa base de données des membres en un parfait site de socialisation. Des brochures de formation aux TIC ont également été mises en ligne sous forme de wiki et cet automne, Kabissa lancera un nouveau service de conseil et d’hébergement de site puissant et prêt à l’emploi.
Ces améliorations technologiques n’entraîneront toutefois le changement social révolutionnaire voulu par Kabissa que si des communautés de membres dynamique les utilisent. Au travers de son projet « Web 2.0 Ambassadors », Kabissa entend donc recruter 20 partenaires clé dans toute l’Afrique, prêts à servir leur communauté locale de même que le reste de la communauté Kabissa. Ces ambassadeurs devront organiser des réunions et des séminaires locaux pour les organisations de la société civile, rester quotidiennement en contact les uns avec les autres au travers d’outils web 2.0, et se rencontrer régulièrement au plan régional.
Tout ceci devrait permettre à Kabissa et à ses partenaires de développer une vision commune des modalités de fonctionnement des technologies web 2.0 en Afrique, de leurs applications pour les membres de Kabissa et de leurs différentes utilisations par des organisations de la société civile africaine dont les contextes varient. Kabissa aidera ses partenaires à appliquer ces enseignements à leur propre organisation et au reste de la communauté, inoculant ainsi le virus du technomilitantisme à toute la société civile africaine.
Tobias Eigen est fondateur et co-directeur exécutif de Kabissa .
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Liens corrélés:
Web 2.0 in African Civil Society (disponible en septembre 2007)
Kabissa 2.0: Strengthening the Social Web in Africa
Résultats de l’enquête menée par Kabissa auprès de ses membres en 2006
Drupal : gratuiciel de gestion de contenu utilisé par Kabissa
CiviCRM : Module de gestion des relations de Drupal utilisé par Kabissa
DokuWiki : Outil wiki gratuit utilisé par Kabissa
Human Rights Watch : blogue de ressources pour militants
Global Voices Online Sub-Saharan Africa
Pambazuka News : blogues et podcasts
Media Rights Agenda

