Exploitation du vin, mais pas des ouvriers

Pete Lewis

Les viticulteurs sud-africains utilisent un système de gestion des données en ligne développé par le supermarché britannique Tesco. Introduit pour répondre aux exigences d’un nombre croissant de consommateurs éthiques, ce système permet d’améliorer l’existence de milliers d’ouvriers agricoles sud-africains. Diverses technologies d’information concourent à une meilleure traçabilité des aliments, « de la ferme à la fourchette ». Cela vaut aussi pour les normes de travail dans la chaîne d’approvisionnement.

Diverses technologies d’information concourent à une meilleure traçabilité des aliments, « de la ferme à la fourchette ». Cela vaut aussi pour les normes de travail dans la chaîne d’approvisionnement, avec une traçabilité des conditions de travail de ceux qui cultivent, cueillent, fabriquent et emballent les produits agricoles.

Rien ne fait plus peur aux supermarchés que les gros titres parlant de mauvaises conditions de travail dans leur chaîne d’approvisionnement. Le discours accablant d’une ONG ou d’une campagne peut avoir un effet désastreux sur leur image de marque et, au final, sur leurs parts de marché.

Au printemps 2006, l’agence de développement international ActionAid et l’ONG sud-africaine Women on Farms ont publié un rapport vilipendant les conditions de travail dans les exploitations arboricoles de la province du Cap occidental auprès desquelles se fournissaient les supermarchés Tesco.

Les ONG reprochaient à Tesco et à d’autres distributeurs de mener une guerre des prix qui étranglait les cultivateurs locaux, obligeant ceux-ci à verser des salaires de misère à leurs ouvriers et à remplacer la main-d’œuvre permanente par des ouvriers saisonniers ou sous contrat (en majorité des femmes) moins bien payés.

Outre les salaires inférieurs au SMIC, le rapport d’ActionAid faisait état de pulvérisations de pesticides tandis que les femmes travaillaient dans les vergers, d’insécurité alimentaire et de conditions de logement abominables, certains travailleurs occasionnels vivant dans des cabanes en carton.

L’émoi provoqué par ce rapport a conduit Tesco à améliorer le traçage des conditions de travail dans les exploitations arboricoles sud-africaines en général, et dans les vignobles en particulier. Le supermarché a exigé que tous ses fournisseurs subissent régulièrement et à leurs frais des audits sociaux externes et qu’ils consignent les résultats de ces audits dans une application Internet développée par Tesco et d’autres magasins alimentaires britanniques.

Sedex et les audits sociaux

Les ONG et les syndicats ont insisté pour que ces audits sociaux (qui vérifient l’application de normes de travail reconnues au plan international), dans l’hypothèse où ils seraient introduits dans la chaîne d’approvisionnement sud-africaine, soient menés par la Wieta (Wine and Agricultural Ethical Trade Association), aux frais de Tesco et non des fournisseurs.

Tesco a donc pris contact avec nous (la Wieta) pour voir si nous pouvions répondre à leurs normes d’audit. Tesco est membre de l’ETI, depuis que cette initiative britannique de commerce éthique a vu le jour en 1998. De son côté, la Wieta est un organisme d’audit social sud-africain, volontaire et sans but lucratif qui promeut le Baseline Code de l’ETI relatif aux conditions de travail minimales dans le secteur vinicole et dans l’industrie des fruits et des fleurs coupées. On retrouve au sein de la Wieta des représentants de principales parties prenantes du secteur : ONG, syndicats, exploitants, distributeurs et pouvoirs publics. Toute organisation de la chaîne d’approvisionnement agricole peut devenir membre de la Wieta moyennant une cotisation symbolique. Tesco a fait faire un même exercice d’audit social par la Wieta et ses propres services pour vérifier que nos méthodes étaient suffisamment solides et indépendantes.

Avec d’autres supermarchés britanniques, Tesco a fourni en 2004 le capital de démarrage d’un outil de gestion des données sur Internet. Baptisé Sedex (Social and Economic Development Exchange), cet outil permet aux distributeurs de vérifier l’éthique des pratiques suivies par tous les intervenants de la chaîne d’approvisionnement. En mars 2006, l’organisation Sedex – l’association sans but lucratif créée pour gérer et promouvoir le logiciel du même nom – a donné son feu vert à l’incorporation de la Wieta comme organisme d’audit social de son système.

Les viticulteurs membres de la Wieta acquittent un droit d’inscription au Sedex. Tesco exige ensuite des viticulteurs qu’ils évaluent eux-mêmes leur conformité au code de l’ETI. La Wieta mesure le niveau de conformité du producteur et du viticulteur par rapport à son propre code, qui s’apparente à celui de l’ETI mais a été adapté par les intervenants locaux à la conjoncture et à la législation du travail sud-africaines. Les viticulteurs téléchargent leur évaluation sur le système en ligne de Sedex grâce à un nom d’utilisateur et un mot de passe.

La Wieta rend ensuite visite à chaque viticulteur pour effectuer son audit, sous la forme d’une réunion d’information avec les représentants des travailleurs et la direction. Nous sélectionnons toujours les membres de notre équipe de sorte à correspondre au profil racial, sexuel et linguistique de la main-d’œuvre et à pouvoir interviewer les travailleurs dans leur propre langue (afrikaans, isiXhosa ou sesotho).

Nous interviewons chacun des membres de la direction séparément et vérifions les contrats de travail et autres documents. Nous procédons également à une inspection visuelle et faisons un tour du propriétaire pour aborder les questions de sécurité et d’hygiène. À la fin de la journée, nous organisons une deuxième rencontre avec la direction et les représentants des travailleurs où nous leur livrons nos premières constatations de conformité ou non avec le code de l’ETI. Nous animons le débat entre les ouvriers et la direction pour voir s’ils reconnaissent la justesse de nos propos et si un consensus se dégage autour des principaux domaines de non-confomité.

Les problèmes de non-conformité repérés sont consignés dans un rapport écrit que nous envoyons aussi bien à la direction qu’aux ouvriers. Toutes les parties doivent examiner ce rapport. Il appartient alors aux viticulteurs d’élaborer un plan pour remédier à ces problèmes. Par la suite – à supposer que nous considérions que ce plan peut résoudre les problèmes – nous demandons à vérifier les mesures prises. Cela peut se faire par l’envoi de photographies, de documents, de lettres ou de tout autre pièce justificative.

Le viticulteur signale ensuite au Sedex que l’audit est achevé. Après quoi, nous téléchargeons les résultats de l’audit sur le site du Sedex et le viticulteur, le plan d’amélioration correspondant ; il dispose d’un certain temps (variable) pour remédier aux problèmes de non-conformité.

Le système Sedex signale automatiquement à la Wieta qu’il a reçu le plan d’amélioration du viticulteur et nous demande de vérifier si les mesures prévues ont bel et bien été prises.

Après avoir vérifié que tous les problèmes de non-conformité ont été réglés, nous soumettons l’ensemble des documents à un comité multilatéral de la Wieta, qui décide ou non d’accréditer l’exploitation. Le comité d’accréditation ignore toujours de quelle exploitation il s’agit. Le dossier d’audit est anonyme. L’accréditation délivrée par la Wieta reste valable trois ans.

La direction de l’exploitation envoie au Sedex les fichiers PDF confirmant que les changements ont été apportés. La Wieta intervient à ce niveau, notamment pour aider les viticulteurs qui maîtrisent mal Internet ou l’informatique et veiller à ce que les documents d’audit soient convenablement téléchargés. La totalité du dossier d’audit et de vérification de même que de l’accréditation du viticulteur par la Wieta figurent alors sur le site du Sedex. Moyennant l’autorisation du viticulteur, Tesco ou tout autre acheteur ou distributeur international peut dès lors accéder à ce dossier d’information. La progression de chaque membre candidat à l’accréditation de la Wieta est également renseignée sur le site de l’association.

Les données reprises sur le site du Sedex revêtent une importance vitale pour Tesco et d’autres distributeurs. Ils peuvent ainsi aviser leurs clients du respect, à 78% par exemple, des normes de santé au travail ou encore des règlements de sécurité du code ETI sur l’ensemble de leur chaîne d’approvisionnement.

L’échelon précédent, l’échelon suivant

Si l’on visualise l’approvisionnement, on trouve à un bout de la chaîne les distributeurs qui, dans le système Sedex, sont des membres « A » dont le droit d’inscription est élevé et, à l’autre bout, les viticulteurs, qui sont des membres « B » dont le droit d’inscription est symbolique et qui fournissent les données d’audit demandées par leurs acheteurs. Entre les deux, on trouve les membres « AB » : fabricants, exportateurs, grosses exploitations qui se situent entre le distributeur et le viticulteur et qui ont leurs propres fournisseurs – leurs propres chaînes d’approvisionnement. Les membres AB voudront insérer leurs propres données dans le système à l’intention de leurs acheteurs mais voudront aussi avoir accès au système pour se renseigner sur leurs fournitures. Ce traçage des conditions de travail – des membres B vers les membres AB et A du Sedex – coïncide avec le principe de l’échelon précédent et de l’échelon suivant inscrit dans la législation alimentaire générale de l’UE, et plus particulièrement dans son Règlement relatif à la traçabilité, en vertu duquel les sociétés alimentaires qui exportent vers l’Europe doivent pouvoir identifier celui qui leur fournit les produits et celui à qui elles le vendent. C’est ce qui permet en principe de garantir l’application de normes éthiques, comme la sécurité alimentaire, tout au long de la chaîne d’approvisionnement.

Inquiétudes

Le système inquiète tout de même la Wieta. Le téléchargement de l’ensemble du dossier d’audit vers le site du Sedex pose problème dans certaines exploitations qui n’ont pas l’infrastructure informatique nécessaire. La Wieta a conclu un accord temporaire avec le Sedex et un autre distributeur britannique, Marks and Spencer, en vertu duquel ceux-ci acceptent une saisie hors ligne des données dans certaines exploitations. Tous les nouveaux membres du Sedex et de la Wieta sont néanmoins tenus de saisir leurs données d’audit en ligne. Le Sedex envisage la mise au point d’un système de gestion des données hors ligne pour les pays où l’infrastructure informatique est peu développée.

Tesco considère la Wieta comme un organisme d’audit multilatéral au sein du Sedex, mais il reconnaît aussi les audits effectués par des sociétés commerciales. Tesco a défini à l’égard des sociétés d’audit des critères d’exigence qui ne nous paraissent pas totalement transparents.

Bien que le Sedex ait vocation à améliorer les normes d’audit social, son action pourrait s’avérer contre-productive. Plus l’instance d’audit est rigoureuse, plus cette rigueur détermine le niveau de non-conformité en début de dossier. Nous nous sommes souvent rendus sur des exploitations où nous avons constaté pas moins de 35 problèmes de non-conformité au moment de l’audit. La mise en conformité est un processus qui peut prendre jusqu’à trois ans, entre le moment où l’exploitation devient membre de la Wieta et celle où elle obtient son accréditation. Ces trois ans sont mis à profit par l’exploitation pour opérer de nombreux changements dans les pratiques et mettre en place de nouveaux systèmes de gestion.

Les viticulteurs savent que l’audit effectué par la Wieta est très strict et qu’il aura de grosses répercussions sur leurs activités. Un menu déroulant du site Internet de Sedex leur offre néanmoins le choix parmi divers organismes d’audit social. Au lieu de la Wieta, ils peuvent donc opter pour une société d’audit commerciale qui leur fera une évaluation « vite faite, mal faite », sans tenir compte des problèmes de non-conformité, de sorte à leur donner une bonne image auprès des acheteurs potentiels qui consultent le site Sedex.

Le Sedex pourrait donc théoriquement vanter les mérites de viticulteurs qui n’ont nullement l’intention de prendre le temps – jusqu’à trois ans – de corriger leurs problèmes de non-conformité et veulent apparaître le plus rapidement possible sur le site du Sedex pour écouler leur production.

Il y a donc du pain sur la planche. Les conditions de travail restent précaires dans trop d’exploitations sud-africaines. D’après certaines estimations, plus d’un million d’ouvriers agricoles auraient été licenciés des exploitations familiales sud-africaines depuis 1994. Quelque 30% des ouvriers agricoles sont séropositifs d’après AgriSA, le syndicat agricole d’Afrique du Sud.

Depuis sa création, la Wieta a inspecté 65 vignobles et d’autres s’inscrivent chaque jour, mais il y a plus de 4500 vignobles en Afrique du Sud. Nous n’avons vérifié que le sommet de l’iceberg. La plupart des viticulteurs ont une activité économiquement marginale et l’idée d’un audit social les répugne. Ils n’en veulent pas.

Pete Lewis ( pete@wieta.org.za ) est coordinateur des audits à la Wieta. Pour plus d’informations voyez www.wieta.org.za .

02 août 2006

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