Informations à la demande
Les paysans ougandais largement informés grâce aux applications mobiles
Whitney Gantt
Eric Cantor
En Ouganda, un réseau de spécialistes communautaires de l’information (SCI) informe les paysans via une série d’applications mobiles. Cela va du conseil agricole aux données commerciales en passant par la météo et la formation à la lutte contre les nuisibles et les maladies.
Les piètres infrastructures, le coût élevé du transport et un manque de communication entre le monde scientifique et le monde agricole font que la plupart des pays ACP sont loin d’avoir exploité tout leur potentiel agricole. Les organismes de recherche qui travaillent avec les communautés rurales se sont aperçu qu’ils étaient incapables de restituer le fruit de leurs travaux aux paysans faute d’un système de communication efficace et financièrement abordable.
En Ouganda, la Fondation Grameen, en collaboration avec MTN Uganda, d’autres partenaires et AppLab, une de ses initiatives locales, a mis en place un réseau de spécialistes communautaires de l’information (SCI) qui travaillent directement avec les agriculteurs. Les SCI sont un trait d’union essentiel entre les instituts de recherche agricole, les organisations au service des agriculteurs, les entreprises privées de la filière et les petits exploitants.
L’équipe du projet a dispensé une formation intense en agriculture et en mobilophonie à des personnes de confiance faisant déjà partie de la communauté. Chaque SCI a reçu un portable relativement simple, compatible Java et pourvu d’un ensemble d’applications destinées à livrer des informations sur les pratiques agricoles, la situation des marchés, la lutte contre les nuisibles et les maladies, les prévisions météo, et bien d’autres sujets, à la demande des agriculteurs.
En février 2009, la Fondation Grameen a lancé un petit projet pilote dans les districts ougandais de Bushenyi et de Mbale afin de tester son modèle SCI. L’équipe du projet a recruté et formé 38 SCI qui, en allant voir les agriculteurs de leurs communautés respectives, ont mené plus de 6 000 enquêtes et eu plus de 14 000 interactions avec les petits exploitants au cours des neuf mois de la phase pilote.
Personnaliser
À l’entame de leur formation, les SCI ont reçu leur dotation : un téléphone portable, une batterie de voiture pour recharger l’appareil et des guides de formation au maniement du téléphone. Grâce aux différentes sources d’information auxquelles ils ont accès, les SCI pouvaient répondre à toutes sortes de questions posées par les paysans et ils ont pu croiser et vérifier leurs informations pour apporter les réponses les plus précises et les plus pertinentes possibles à chacun.
Les paysans allaient régulièrement trouver le SCI pour s’informer des moyens de lutte contre les nuisibles et les maladies, connaître les prévisions météo exactes en vue des semis ou les moyens de rentabiliser davantage leurs cultures. Parmi les divers services auquel le SCI a accès [voir encadré] figure l’AppLab Question Box (AQB). Lorsqu’un paysan pose une question à un SCI, celui-ci appelle un opérateur, qui effectue la recherche sur des sites web pré-approuvés et dans une base de données spécialisée. Il rappelle ensuite le SCI pour lui fournir la réponse dans la langue parlée par le paysan. Si l’opérateur ne trouve pas de réponse à une question agricole, il peut contacter un expert de l’organisme national ougandais de recherche agricole (NARO).
Tout au long du projet pilote, les paysans se sont servis des informations fournies par la ligne d’assistance pour résoudre leurs problèmes de nuisibles, les carences en nutriments et s’informer des méthodes de plantation, d’écartement des plants, de création d’entreprise ou de soins du bétail. Le service s’est avéré utile : dans leur feed-back, les paysans ont indiqué avoir augmenté leurs revenus et diminué leurs pertes en faisant appel à la ligne d’assistance pour traiter les maladies animales et végétales avant que leurs cultures ne soient détruites ou leurs bêtes si malades qu’ils doivent les emmener chez le vétérinaire ou à l’abattoir.
Connecter
Outre la fourniture d’informations à la demande aux paysans, le projet SIC a développé et testé un système de veille sanitaire agricole au niveau communautaire (VSAC). Ce système s’est appuyé sur le téléphone portable et un système d’information géographique (SIG) pour établir un lien entre le réseau local des SIC et des scientifiques afin que ceux-ci puissent identifier, cartographier, suivre et combattre les maladies de la banane dans les communautés paysannes.
Bien que des moyens de lutte avancés existent, plusieurs maladies ont ravagé la filière ougandaise de la banane et menacé la sécurité alimentaire et les moyens d’existence de millions de gens dans la région. Le système de veille sanitaire a permis d’avoir un échange d’informations bidirectionnel, dans lequel le réseau des SCI était en prise directe avec les chercheurs et les paysans. Ce partage des informations a permis aux scientifiques de se faire une idée précise de la propagation des maladies et de définir des stratégies de contre-attaque.
En deux mois, 38 SCI équipés de portables et de récepteurs GPS ont réalisé près de 3 000 enquêtes pour traquer la présence de maladie de la banane dans les deux districts pilotes. Ils ont recueilli des informations sur la configuration des exploitations, la connaissance des moyens de lutte et la demande d’informations agricoles grâce aux outils d’enquête préalablement installés sur leurs portables. Ils ont ensuite associé des coordonnées GPS à chaque questionnaire d’enquête complété et ajouté des photos montrant les symptômes de chacune des maladies repérées sur les plants. Les SCI ont ensuite sauvegardé ces informations sur leurs portables et les ont transmises à la base de données centrale via le réseau de mobilophonie (par GPRS).
Une fois les données transmises par les SCI, les scientifiques pouvaient y accéder et les visualiser directement via le web et télécharger les résultats des enquêtes pour analyse. Ces enquêtes ont fourni une kyrielle d’informations montrant la répartition spatiale des maladies de la banane dans les communautés. L’équipe de scientifiques a examiné les milliers de photos numériques qui accompagnaient les enquêtes des SCI et montraient les symptômes des maladies.
Les concepteurs de l’application VSAC ont fait en sorte qu’elle soit un outil de diagnostic. À partir des réponses fournies par les paysans, une fenêtre « pop-up » s’affiche sur le navigateur du portable (en cliquant sur un lien hypertexte), et montre des informations sur l’identification de la maladie et des photos de ses symptômes. Ces fichiers, stockés sur le portable des SCI, expliquent aussi les mesures à prendre pour combattre la maladie diagnostiquée et prévenir sa propagation.
Grâce à ces informations spécifiques, les SCI ont formé tous les répondants à l’enquête aux méthodes scientifiques de détection des maladies de la banane, aux mesures préventives et aux moyens de lutte. L’identification rapide et correcte de la maladie est en effet primordiale pour la combattre. Ce n’est qu’après avoir reconnu les symptômes et identifié la maladie que le paysan peut utiliser les moyens de lutte adéquats.
L’apport d’informations détaillées sur la lutte contre les maladies était par conséquent une composante essentielle de la VSAC. La formation s’est principalement faite par le biais de démonstrations dans les fermes et par la distribution et le commentaire de guides de référence agricoles portant sur les maladies de la banane et la lutte contre les nuisibles. Les SCI ont montré comment stérilise les outils, prépare un matériau végétal propre, et faire la différence entre les divers symptômes des maladies de la banane et leurs causes probables.
À l’issue des deux mois de la phase pilote, les SCI avaient formé plus de 3 000 paysans aux bonnes méthodes d’identification des maladies de la banane, aux mesures préventives et aux moyens de lutte. La VSAC a toutefois aussi montré combien un système d’enquête mobile pouvait aider les scientifiques à mieux contrôler l’apparition des maladies, puis à informer les paysans des zones reculées au travers des SCI, surtout dans les régions qui ne reçoivent pas régulièrement la visite d’agents d’extension ou de chercheurs agricoles.
Grâce aux informations actualisées et à la localisation précise des foyers de la maladie, les experts agricoles ont pu définir un plan de mesures préventives et faire diffuser rapidement des informations permettant d’endiguer la propagation. Les données SIG ont aidé les scientifiques à indiquer les endroits où prélever des échantillons de végétaux (soupçonnés d’être) atteints de maladie en vue de les faire analyser en laboratoire.
Cible
Une évaluation effectuée à l’issue de la phase pilote a montré que les paysans et les SCI appréciaient le côté « à la demande » des services mobiles. Un SCI de Mbale a relevé le fait que les paysans pouvaient, certes, écouter les prévisions météorologiques à la radio, mais qu’elles étaient diffusées à des heures précises et qu’on pouvait facilement les rater. Le portable, au contraire, est « en prise directe sur l’info » et disponible à tout moment.
Les paysans ont également apprécié l’éventail des informations commerciales, incluant les prix de plusieurs marchés du pays. Les annonces faites sur la radio locale se cantonnaient aux marchés avoisinants et dépendaient des informations fournies par d’autres paysans. Les cultivateurs les jugeaient souvent peu fiables car ils s’interrogeaient sur les motivations et le bon fonctionnement de ces sources.
L’équipe du projet a appris que les SCI se servaient de leurs portables pour comparer les réponses, apporter une information plus complète ou fournir des données couvrant plusieurs phases du cycle agricole. Ainsi, ils ont trouvé des astuces sur le traitement après récolte du café tout en se renseignant sur le cours du café dans différents marchés. Après avoir conseillé à son client des méthodes de lutte contre les maladies à l’occasion d’une enquête, le SCI a pu ensuite recourir aux services d’information mobiles pour lui expliquer comment cultiver de nouvelles variétés pour compléter ses revenus en attendant la guérison de ses plants.
L’équipe qui a évalué le projet a également interrogé les paysans pour comparer les informations fournies par les SCI à celles fournies par les services de vulgarisation agricole existants. Tous les paysans sans exception ont jugé le système des SCI de loin supérieur, beaucoup allant jusqu’à dire que leur agent de vulgarisation local ne leur avait jamais rendu personnellement visite pour recueillir des informations ou leur prodiguer des conseils.
La plupart des paysans interviewés ne savaient d’ailleurs pas comment contacter leur agent de vulgarisation local. Cette constatation montre bien l’ancrage du système SCI dans lequel la vulgarisation s’effectue au travers de membres fiables de la communauté, à qui l’on peut s’adresser sur le marché local, dans le village ou dans une événement sociale, pour demander conseil.
Traduction
La phase pilote a été trop courte que pour mesurer son impact sur la productivité agricole ou sur les revenus des paysans. Il ressort toutefois clairement de l’évaluation que cette initiative peut apporter beaucoup aux paysannes car elles sont moins nombreuses que les hommes à posséder un portable alors qu’elles font le gros du travail dans les champs. Dans les ménages agricoles de classe moyenne, ce sont aussi les femmes qui doivent souvent diriger la exploitation lorsque le mari est parti à la ville pour chercher du travail.
Le SCI fait également office d’interprète pour les paysans qui ne parlent pas l’anglais, qui savent à peine lire, qui ne possèdent pas de portable ou qui ne savent pas comment utiliser ces services. Le SCI peut également se rendre chez les paysans qui, par manque de mobilité en raison de l’âge, d’un handicap ou d’un manque de ressources, se retrouvent isolés dans leur village et n’ont pratiquement pas accès à l’information.
Vu les résultats prometteurs de ce projet pilote, la Fondation Grameen compte étendre l’initiative des spécialistes communautaires de l’information à l’ensemble de l’Ouganda. La Fondation entend créer un réseau de SCI pouvant desservir plus de 200 000 petits exploitants et pouvant être reproduit dans d’autres régions. Cette expansion devra toutefois s’intégrer dans le système de vulgarisation existant de sorte que les SCI renforcent le cadre national de vulgarisation agricole. En attendant, la Fondation s’est déjà associée à d’autres partenaires pour recruter, former et épauler un nouveau groupe de SCI qui sera opérationnel début 2010.
Applications téléphoniques des spécialistes communautaires de l’information
Les SCI ont accès à sept services d’information à partir de leur portable :
Google SMS Farmer’s Friend Base de données des cultures locales, conseils et astuces pour la culture bio, plus les prévisions météo saisonnières et sur trois jours. Le SCI peut interroger la base via des codes envoyés par SMS. Développé en partenariat avec MTN Ouganda, Google, et l’ONG locale BROSDI (voir l’article consacré à BROSDI dans notre numéro 38. http://ictupdate.cta.int/fr/Feature-Articles/New-crops-from-old-PCs)
Google SMS Trader Magazine commercial créé par les usagers qui fournit les coordonnées des négociants aux paysans et vice-versa via des annonces SMS. Développé en partenariat avec MTN Uganda et Google.
AppLab Question Box Le SCI peut appeler ce service pour parler à un opérateur ayant accès à une base de données Internet et aux experts agricoles du principal institut de recherche du pays. Développé en partenariat avec NARO et l’ONG américaine Open Mind.
CKW Search Divers formulaires présentés en Java guident l’utilisateur dans ses recherches sur les techniques de production de la banane et du café. Contenu fourni par NARO, par l’autorité ougandaise de développement du café, et par IITA (International Institute for Tropical Agriculture).
Input Supplier Directory Service de recherche par mots-clés en SMS qui fournit les coordonnées des magasins spécialisés pour l’achat des semences, pesticides et engrais. Contenu fourni pour l’association nationale ougandaise des fournisseurs d’intrants au détail.
Banana Disease Control Tips Des pages HTML pré-chargées montrent les mesures de lutte contre certaines maladies de la banane. Contenu fourni par l’IITA.
Market Prices. Service de recherche par mots-clés en SMS qui fournit les prix de vente en gros et au détail de 46 produits sur 20 marchés. Informations fournies par FIT Uganda, une agence de communication des prix des marchés locaux.
Pour en savoir plus, voir TechTip 'Conseil en gestion des cultures'
----------------------------------------------------
Whitney Gantt est chargée du programme d’innovation TIC à la Fondation Grameen ( www.grameenfoundation.org).
Eric Cantor est le directeur d’AppLabs Uganda ( www.applabs.org)

Version mobile
print

