Métier : vendeur-conseilleur
Les agro-commerçants avisent les paysans des nouvelles techniques par texto
Kehinde Makinde
Dans plusieurs pays d’Afrique, des agro-commerçants ont développé un réseau de conseil afin de tenir les paysans au courant des dernières techniques agricoles.
Aïcha Zachariah, qui vit à Tamale, dans le nord du Ghana, produisait des semences qu’elle vendait à d’autres paysans de sa communauté. Elle voulait étendre son activité, offrir d’autres marchandises, comme des engrais et des produits phytosanitaires. Elle savait qu’elle devrait pour cela améliorer ses connaissances techniques et de gestion ; l’occasion s’est présentée lorsqu’elle a pu suivre un cours du programme agro-commerçants, une initiative de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA). Depuis, elle a ouvert un magasin d’intrants agricoles, dans lequel elle vend ses produits, et fournit de précieuses informations sur les méthodes de culture.
Aïcha est une des milliers de personnes formées par le programme agro-commerçants depuis sa création en 2007. Ce projet qui fonctionne dans 11 pays africains, dont le Ghana, le Mali, le Mozambique et l’Ouganda, apprend à des entrepreneurs à vendre des produits agricoles tout en dispensant des conseils sur les nouvelles techniques de culture et les bonnes pratiques agricoles.
« Cette approche commerciale donne au paysan les savoirs et les intrants dont il a besoin pour augmenter sa productivité et ses revenus », déclare Kehinde Makinde, responsable de programme chez ADP Ghana. « Nous ne fournissons pas que des informations, comme les agents de vulgarisation, ou que des intrants, comme les agro-commerçants traditionnels, mais les deux à la fois pour permettre au paysan d’utiliser ses intrants efficacement et d’avoir le meilleur retour sur investissement. »
Par leurs contacts réguliers avec les paysans, les agro-commerçants formés à cette approche ont l’avantage de bien connaître les conditions locales, la qualité du sol, le climat et les nuisibles communs. Ils peuvent donner des conseils précis sur la façon de cultiver et de traiter les cultures localement pour optimiser leur rendement. Grâce aux TIC, ces commerçants peuvent en outre communiquer les derniers prix du marché et mettre les paysans en contact avec des acheteurs, des transformateurs et des transporteurs.
Stratégie de cartographie
Après une formation initiale, qui passe par la mise en place d’un réseau de sources d’information, les agro-commerçants s'informent des évolutions grâce à leur portable, en communiquant avec d’autres commerçants, associations locales et services d’information. Ils se servent souvent de leur téléphone pour planifier les heures de livraison avec les fournisseurs, demander et fournir des conseils à des collègues et recevoir automatiquement des SMS reprenant des informations sur les marchés.
ADP a développé une base de données des agro-commerçants ; ceux-ci s’en servent pour envoyer rapidement des alertes SMS, soit à tous les commerçants, soit à des groupes sélectionnés. Ce système a servi à prévenir les commerçants des nouveaux stocks de semences disponibles et des promotions des fournisseurs. La base de données est devenue un répertoire des agro-commerçants reprenant des informations sur les produits qu’ils vendent, le fait qu’ils soient formés ou non, ainsi que les coordonnées GPS et autres de leur magasin.
L’équipe utilise les données de localisation pour dresser des cartes des agro-commerçants et les mettre sur Google Maps. Elle peut ensuite se servir de ces cartes pour repérer les zones où il y a moins de commerçants et ainsi planifier ses activités de formation.
Tous les commerçants sont formés localement, aussi près que possible de leur magasin pour minimiser les temps d’absence. Des experts d’AGRA et d’autres organisations partenaires, comme l’IFDC et CNFA, dispensent les formations.
Les cours sont flexibles et peuvent être soit répartis tout au long de la saison de croissance, soit dispensés en six jours. À l’issue de sa formation, le commerçant obtient un certificat reconnu par l’autorité réglementaire compétente. Les services gouvernementaux savent ainsi quelles formations ont été dispensées et quels commerçants ont été formés. ADP travaille aussi avec des petites associations d’agro-commerçants et les aide à organiser et à dispenser des cours individuels ou pour d’autres associations.
L’équipe d’ADP travaille avec des collègues sur d’autres programmes d’AGRA destinés aux organisations paysannes et aux PME. Plusieurs programmes se servent de bases de données électroniques pour identifier les divers acteurs de la filière agricole et établir des liens entre eux. Les paysans sont invités à se regrouper pour acheter les intrants en vrac et pour négocier des prix d’achats en gros.
Le travail d’AGRA consiste également à retracer les chaînes de valeur de divers produits de base afin de veiller à ce que l’information circule entre tous les acteurs de la filière, à commencer par les chercheurs des facultés universitaires. L’équipe du projet met les phytogénéticiens et les pédologues en rapport avec les semenciers et maintient le lien jusqu’aux commerçants en préconisant les bonnes pratiques à signaler aux paysans.
Gestion des risques
On suggère aux commerçants de créer des parcelles de démonstration, d’ouvrir des centres d’information et d’organiser des expositions d’intrants pour avoir des lieux où transmettre les informations pratiques et sensibiliser les paysans aux problèmes qui peuvent survenir durant la saison de croissance, pour leur parler notamment des techniques de lutte intégrée.
« On rappelle au commerçant que c’est sa clientèle qui le fait vivre », souligne Makinde. « S’il lui donne des informations inexactes ou inadéquates, elle s’en rendra vite compte et ira voir ailleurs. La formation leur explique aussi qu’ils doivent élargir leur gamme de produits pour offrir un plus grand choix aux paysans. »
Pour accroître son offre, le commerçant a besoin de fonds. Comme une petite entreprise a parfois du mal à obtenir un crédit bancaire, ADP a conclu un accord avec plusieurs institutions financières en se portant garant des emprunts. Reste toutefois le problème des commerçants qui opèrent dans des zones rurales où les banques sont rares. Pour eux, ADP a recours à des services de m-banking, qui permettent de transférer l’argent emprunté directement sur leur téléphone portable.
« Nous devons travailler avec les banques », ajoute Makinde, « pour leur faire comprendre que le risque qu’elles associent intuitivement à un prêt à une PME agricole dépasse largement le risque réel. Les banques se sont rendu compte que plus de 80 % des emprunts étaient remboursés dans les délais, voire 95 % dans certaines zones. Avec les prêts et les paiements électroniques, de nombreux (regroupements d’) agro-commerçants utilisent pour la première fois des services bancaires. »
Augmentation
Les agro-commerçants ne vont pas remplacer les agents de vulgarisation. AGRA espère que ses entrepreneurs nouvellement formés compléteront l’action d’autres services d’information agricole. « Les deux sont nécessaires », ajoute Makinde. « Le système de vulgarisation est très faible en Afrique. Les agents de vulgarisation ne sont pas suffisamment mobilisés par les gouvernements pour répondre aux besoins en information des paysans. ADP développe des aptitudes, des atouts institutionnels et veille à ce que les petits exploitants soient au courant des dernières données de la recherche. »
Jusqu’ici, AGRA a formé plus de 10 000 agro-commerçants. « Un tel nombre tient de l’exploit », explique Makinde, « mais on est encore loin du compte pour avoir des commerçants à proximité de chaque communauté paysanne. » Il ne sera pas simple d’avoir des entreprises agricoles dans chaque coin reculé, sans accès routier pour livrer régulièrement les marchandises.
Les recherches menées par AGRA montrent qu’en moyenne un paysan ghanéen doit parcourir 9 km pour se rendre chez le commerçant le plus proche, et que cette distance peut atteindre 15 km. La prochaine étape du programme consistera à installer des commerces d’intrants dans ces zones mal desservies. Makinde est convaincu que ce système peut changer la vie des paysans.
« Partout où nous sommes allés, la vie et l’environnement des paysans ont profondément changé », dit-il. « Les commerçants formés comprennent mieux les besoins de leur clientèle. Mais surtout, les paysans ne doivent plus aller aussi loin pour obtenir les intrants et les informations dont ils ont besoin. La distance moyenne parcourue n’est plus aujourd’hui que de 6 km dans certaines parties du Ghana, et nous continuons d’œuvrer à l’amélioration des conditions de vie et de travail des paysans. »
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Kehinde Makinde est responsable géographique national d’AGRA pour le Ghana et chargé de mission du programme agro-commerçants pour l’Afrique de l’Ouest. ADP est une initiative de l’ Alliance pour une révolution verte en Afrique

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