Mise en commun des ressources
Un système multi-applications pour portables bon marché au Kenya
Une équipe de développeurs a élaboré le système Masawa afin de favoriser la création et la diffusion d’informations vers les portables bon marché via des applications nomades. Avec l’aide d’ONG et de développeurs locaux, Masawa utilise les réseaux existants pour étendre les applications aux communautés rurales, et fournir des informations agricoles, sanitaires et financières sous forme de vidéos, d’animations, de texte et de méthodes de communication interactives.
Pour des millions de pauvres, le portable est devenu la principale source d’information et un outil de communication indispensable. Un outil dont on est cependant loin d’avoir exploité tout le potentiel pour les usagers à faible revenu. Dans de nombreux pays ACP, plusieurs opérateurs se partagent généralement le marché de la téléphonie mobile : un marché fragmenté, où les besoins des usagers varient. L’offre des producteurs – de portables et de services – correspond rarement à ces besoins, car elle reproduit généralement ce qui existe déjà, plutôt que de proposer des produits sur mesure au consommateur. Les services disponibles sont généralement des applications texte, peu attrayantes pour qui sait à peine lire et écrire.
Cette limite, Joshua Haynes en a fait l’expérience alors qu’il testait une application d’informations agricoles par SMS auprès de paysans nigériens. Cet ancien diplômé de la Fletcher School at Tufts University (États-Unis) constate : « Le projet marchait bien parce qu’il s’inscrivait dans un programme d’alphabétisation ; les utilisateurs savaient donc lire et écrire. Mais il aurait été difficilement transposable à d’autres organisations, que ce soit au Niger ou ailleurs, faute de personnel technique qualifié sur le terrain. De plus en plus conscientes de ce problème, certaines ONG recrutent des spécialistes en TIC pour leur siège, mais beaucoup ne réussissent pas à intégrer le portable dans leur travail de projet. Les TIC ne leur servent généralement qu’à rester en contact avec le siège. »
C’est toutefois en Haïti que Haynes s’est rendu compte du véritable pouvoir et des difficultés liés à l’utilisation du portable. Avec d’autres étudiants de Fletcher, il avait développé une application SMS pour aider des groupes d’épargne et de microfinance à gérer les comptes-épargne via un portable. « Le principal problème tenait à la méthode comptable, qui limitait les possibilités d’épargne cumulative. Si une femme voulait augmenter son épargne, le trésorier du groupe devait calculer l’intérêt proportionnel, ce qui est loin d’être simple. Nous avons donc développé une application pour essayer de résoudre ce problème et nous avons vu un intérêt supplémentaire à développer une application d’épargne groupée. Les groupes disposaient alors d’un historique des épargnes et des prêts qui pouvait servir d’historique de crédit », ajoute Haynes. « Mais dès les premiers tests sur le terrain, nous nous sommes aperçu que le choix du SMS était une erreur : trop compliqué. »
« Lorsqu’on crée un nouveau groupe d’épargne local avec une application SMS, il faut prévoir un SMS pour chaque nouvel épargnant, reprenant son nom et ses coordonnées. Imaginez qu’il y en ait 20 : cela prend du temps, les sources d’erreur sont multiples et il est difficile de les corriger une fois le SMS envoyé. »
L’usage des applications SMS a révélé bien d’autres problèmes plus généraux. « Il ne suffit pas de savoir lire et écrire pour envoyer des SMS », dit Haynes, « encore faut-il maîtriser les fonctions, surtout si vous voulez obtenir des informations par l’envoi d’un code spécifique. Ce code doit être exact, ou il faut programmer le système en sorte qu’il gère les éventuelles erreurs de saisie. Un usager qui reçoit sans cesse des réponses insolites abandonne rapidement le service. Les SMS ne permettent en outre que d’envoyer un très petit nombre d’informations, non visuelles : pas de vidéo ni de petites animations, par exemple. Le SMS s’avère en outre relativement coûteux. Dans la plupart des pays, le prix d’envoi des SMS n’a pas baissé autant que celui des appels vocaux. »
Le SMS soulève aussi des questions de vie privée. Les messages envoyés sont stockés dans le portable, sauf à ce que l’utilisateur sache comment les effacer. Cela peut poser des problèmes à une femme qui signale des violences conjugales, par exemple, ou à celui qui rapporte des fraudes électorales.
Fourniture coordonnée
Les tests en Haïti et d’autres travaux ont appris à l’équipe que les applications SMS n’avaient pas le monopole des problèmes. « Nous avons constaté que de nombreuses organisations créaient des applications sectorielles, destinées à un public restreint. L’organisation de santé créait une application de santé pour ses bénéficiaires et l’organisation de microfinance une application financière pour ses clients. Un individu peut avoir besoin d’informations sanitaires ou financières, mais plus probablement des deux et de plus encore. »
L’équipe a donc élaboré un système permettant de créer et de diffuser facilement des informations vers des portables bon marché. Forte de sa connaissance des applications SMS, l’équipe se concentre désormais sur des applications écrites en langage de programmation Java, ce qui suppose des portables compatibles. « On compte aujourd’hui plus de deux milliards d’appareils compatibles dans le monde », explique Haynes, « pour la plupart situés dans les PED et dont le coût ne cesse de baisser. La plupart des programmeurs connaissent Java. Nous voulions associer les développeurs et la technologie pour créer des applications nomades qui répondent aux besoins de la population des PED. »
L’équipe a créé une organisation à but non lucratif, Masawa (dérivée du mot arabe signifiant « égalité »), qui, avec l’aide d’ONG, d’organisations d’aide internationales et d’institutions de microfinance, s’emploie à déterminer précisément les besoins des publics cibles. Masawa contacte ensuite des développeurs locaux pour créer les applications correspondantes et les fournit au travers d’un seul système.
« Pour l’instant, il y a peu de coordination entre les projets sur lesquels les développeurs travaillent – ou pourraient travailler – et les besoins du public », déclare Haynes. « Pas moyen non plus de monnayer le développement et la distribution des applications pour rétribuer le travail des créateurs et couvrir les frais des organisations prêtes à diffuser des informations par ce moyen. »
Avec l’aide d’ONG et d’écoles techniques, Masawa cherche des développeurs prêts à plancher sur son système. L’équipe veut les amener à développer des applications pour les portables compatibles Java. Beaucoup de développeurs travaillent aujourd’hui en Android et sur les plates-formes iPhone, parce que cela rapporte plus. Masawa veut être une source alternative de revenus pour les talents locaux. Les développeurs pourraient gagner de l’argent en créant des applications que les ONG, d’autres organisations et le public sont prêts à payer. Masawa est également un canal de distribution.
La distribution des applications mobiles n’est pas évidente. En principe, l’utilisateur peut télécharger l’application directement via le réseau de son opérateur. Dans de nombreux pays, les réseaux ne sont toutefois pas capables de gérer ces téléchargements. On peut également télécharger l’application sur Internet et l’installer sur son portable, mais trop peu de personnes ont accès à Internet dans les zones que Masawa veut desservir. De toute façon, la majorité des applications que l’on trouve sur Internet pour les compatibles Java sont des jeux ; rien à voir avec des services d’information.
Pour surmonter ces problèmes, Masawa utilise les réseaux mis en place par ses organisations partenaires. Les agents de terrain reçoivent une formation de base pour savoir comment installer le système sur les portables et former le public cible au maniement des applications. Quand ils se déplacent pour leur activité normale, ils emmènent un netbook pour télécharger Masawa sur les portables des utilisateurs. Une actualisation du système et l’installation de nouvelles applications sont toujours possibles ultérieurement. Les utilisateurs ont accès à toutes les applications via une seule et même icône sur leur portable.
Médias adaptables
La plupart des applications seront créées par des développeurs locaux à partir d’un simple cahier des charges assurant leur compatibilité avec l’ensemble du système. La distribution et l’actualisation des applications sur les portables des utilisateurs sont faciles. Masawa a déjà créé quelques services d’information de base, tout en révélant le potentiel des applications destinées aux portables bon marché compatibles Java. L’application de santé, par exemple, utilise des animations pour montrer la bonne façon d’allaiter un bébé ou de mélanger des sels de réhydratation orale.
Il y a aussi une application équivalant à un panneau d’affichage à la demande. Le ministère de la Santé, une coopérative agricole ou un commerçant local peuvent, moyennant finance, afficher leur message sur ce panneau, pour annoncer une campagne de vaccination des enfants dans la région, par exemple, donner des informations sur la lutte intégrée ou encore diffuser un bulletin météo.
Il y aussi une application de comparaison des prêts de microfinance et un jeu éducatif pour les enfants. Sans oublier une application agricole, dont toutes les informations (notamment comment combattre le mildiou de la tomate) sont stockées sur le portable sans nécessiter l’envoi ni la réception de données supplémentaires.
« Ces applications montrent qu’on peut fournir des informations générales, agricoles, éducatives et de santé par le biais de divers médias mobiles », dit Haynes. « Elles prouvent combien le système est souple et ouvert à divers modes d’information. »
Masawa est gratuit mais, suivant la demande, on peut y inclure des applications payantes pour des services très prisés comme les résultats de foot. Le coût d’envoi et de réception des informations dépend des tarifs de l’opérateur, mais le coût du transfert des données, c’est-à-dire la façon dont les applications échangent les informations, est généralement moins cher que l’envoi d’un SMS.
Évaluation serrée
« Nous allons tester le système avec nos partenaires kényans », dit Haynes. « L’équipe a déjà travaillé avec plusieurs personnes et organisations de ce pays, où de nombreux développeurs créatifs et talentueux sont prêts à ajouter des applications au système. Le prix des SMS et du transfert de données y est en outre comparativement bas. » Masawa et ses partenaires de terrain suivront de près les progrès accomplis par le site pilote, sachant par expérience combien il importe de tirer les leçons de ses erreurs. « Au départ, nous travaillerons avec le petit nombre d’applications que nous avons déjà développées, puis nous chercherons à en développer d’autres avec nos partenaires. Une fois les choses en place, nous verrons comment les gens se servent du système, comment le réseau de distribution fonctionne et comment assurer sa viabilité financière. »
« L’équipe suivra étroitement et méthodiquement le projet », dit Haynes. « Nous devons absolument voir comment les populations rurales consomment l’information, l’utilisent, l’obtiennent et dans quelle mesure elle est efficace. Nous progresserons très lentement, car nous ne voulons pas étendre le système avant d’avoir déterminé le meilleur moyen d’informer les utilisateurs. »
Même en allant « lentement », l’équipe estime que son système sera disponible partout dans le monde en 2013, et que d’ici 2015 il pourrait être installé sur 10 millions de portables. Masawa est déjà une réussite : il a remporté le prix de l’entreprenariat social du concours Business plan 2010 de la Tufts University.
Haynes a beau voir l’avenir du système en rose, il sait que le chemin sera parsemé d’embûches. « Il reste quelques barrières technologiques : chaque modèle de portable, y compris d’un même fabricant, requiert un logiciel spécifique. Sauf à ce que les fabricants s’emparent de la question, la seule solution consiste à écrire des logiciels adaptés à chaque portable, ou à se concentrer sur un nombre limité de modèles. »
Haynes demeure réaliste quant au potentiel de Masawa et aux effets que d’autres projets d’applications nomades pourraient avoir sur la vie des populations des PED. « Peu de projets de ce type aboutissent ; on entend plus souvent parler d’échec que de réussite. La technologie est rarement en cause ; c’est plus souvent l’exécutant qui ne dispose ni du personnel ni des ressources nécessaires pour intégrer convenablement les TIC dans son projet. Je ne dis pas que Masawa est la solution qui va régler tous les problèmes, mais c’est une chance à saisir. Rappelons-nous que la technologie seule n’éradiquera pas la pauvreté, mais qu’elle peut contribuer à son éradication. »
Projet d’alphabétisation IMAC : Information sur les Marchés Agricoles par Cellulaire
Dans le cadre d’un programme d’alphabétisation, cette application d’informations agricoles par SMS aide les paysans nigériens à entretenir leur niveau de lecture et d’écriture.
http://sites.tufts.edu/projectabc/



