Réseau d’appui

GPS et smartphones améliorent la production de cacao dans les Caraïbes

Sandeep Jagger
Vernon Barrett

À l’aide de GPS, d’smartphones, de vidéos et du web, le CFCF recueille des données sur la production de cacao, et les diffuse à un réseau de paysans, de chercheurs et d’entreprises de transformation afin d’améliorer la qualité des produits et de créer de nouveaux marchés.

Durant des décennies, le sucre et la banane ont été les principales productions agricoles des Caraïbes, mais avec le récent déclin de ces deux filières et l’intérêt plus prononcé du marché pour le chocolat noir, bio et autres produits similaires, la production de cacao a littéralement explosé dans la région. Le cacao pourrait devenir un produit de prestige à forte valeur économique. Plusieurs projets ont vu le jour dans les Caraïbes afin d’aider les fermiers et les gouvernements à mieux positionner le cacao sur les marchés mondiaux.

Seuls quinze pays au monde produisent du cacao de grande qualité, dit « fin ou aromatique ». Neuf se situent dans les Caraïbes. Les fermiers de cette région travaillent dur pour cultiver et préparer les fèves de cacao séchées et fermentées commandées par les meilleurs chocolatiers du monde. Depuis 2010, le CFCF (Caribbean Fine Cacao Forum) représente les intérêts de nombreux fermiers et entreprises de la filière. Le Forum s’emploie essentiellement à soutenir les petits producteurs, les coopératives de cacao et les entreprises de transformation.

Ces deux dernières années, le CFCF a regroupé des sources et des données de recherche au sein d’un réseau régional afin d’assurer le développement constant de la filière. Les contacts pris avec les agences mondiales du cacao, notamment l’Organisation internationale du cacao (ICCO) et la Table ronde pour une économie cacaoyère durable (RSCE), ainsi que la création d’une marque CFCF ont renforcé le profil et la valeur marchande de la production de ses membres.

Par ses informations, le Forum aide aussi les producteurs à mieux tracer et à mieux contrôler les maladies. Il promeut l’usage de carburants propres en préconisant des séchoirs solaires et à gaz (plutôt qu’à essence) et trouve des applications aux produits dérivés.

Le CFCF est en train de développer un processus de certification et de contrôle, qualité pour garantir un approvisionnement constant aux normes du marché. Dans un premier temps, le CFCF va aider 400 fermiers à répondre à ces exigences en leur signalant des techniques de production qui permettent d’améliorer les rendements et d’obtenir un prix plus élevé pour leurs produits. Vu le nombre de fermiers, leur éparpillement dans toute la région et les ressources limitées du CFCF, les TIC s’avèrent précieuses pour recueillir et diffuser l’information nécessaire.

Position

Le GPS est particulièrement utile pour recueillir des données et s’assurer que les fermiers ruraux font partie du réseau et donc, de la chaîne d’approvisionnement. Le CFCF a formé plusieurs d’entre eux pour servir de relais auprès de leurs congénères dans les entreprises cacaoyères. Ces « agents de changement » ont appris le maniement du récepteur GPS, un appareil qui a fait ses preuves dans de nombreux domaines.

Certains fermiers ne connaissent pas la surface exacte de leur parcelle ; or, ils paient souvent leurs ouvriers en fonction de la surface entretenue. Avec le récepteur GPS, ils peuvent désormais calculer la superficie exacte de leur exploitation et rémunérer équitablement leurs ouvriers. Une estimation plus précise des parcelles leur permet aussi de déterminer les volumes exacts d’engrais et de pesticides à déverser.

Les agents de changement utilisent aussi le GPS pour consigner l’emplacement exact de l’entrée des exploitations et entrent ces coordonnées dans une base de données centralisée. Le Forum les utilise pour identifier les fermiers. Dans des pays comme le Belize, la Dominique et la Jamaïque, les transformateurs viennent chercher les fèves de cacao non séchées à la ferme. La base de données les aide à planifier l’itinéraire des camions collecteurs et à informer le fermier de leur heure de passage. Cette base de données est une première pour l’industrie cacaoyère de la région et un outil précieux pour inventorier les ressources foncières des pays participants.

Les agents de changement profitent de leurs déplacements non seulement pour relever les coordonnées des fermes, mais aussi celles d’autres sites qui intéressent les fermiers, comme le marché, le fermenteur, le bureau local du projet, les lieux de vente de plantes de pépinière, d’engrais ou de pesticides. Au final, l’équipe du projet compte beaucoup sur les données GPS pour améliorer la traçabilité des fèves de cacao : itinéraire d’acheminement, lieu et moment de leur récolte, sous oublier des données de rendement, de qualité et d’arôme pour chaque emplacement.

Mises à jour visuelles

Le vieillissement de la population et l’exode des jeunes vers les centres urbains, voire à l’étranger, font que la plupart des producteurs de cacao restés au pays ont 50 ans et plus. Peu d’entre eux sont physiquement en état d’exploiter leur parcelle selon les techniques traditionnelles. Ils doivent donc se tenir au courant des dernières évolutions technologiques et mécaniques pour maintenir et améliorer leurs niveaux de production et rester indépendants.

Beaucoup d’entre eux n’ont guère fréquenté l’école ; dans certaines régions, le niveau d’alphabétisation est bas. D’où l’intérêt de l’audiovisuel pour informer et faire connaître de nouvelles techniques agricoles. En Jamaïque, par exemple, un cours de formation des fermiers et des agents de changement du CFCF utilise des moyens audiovisuels pour expliquer les techniques de greffage, de coupe, de traitement des surfaces coupées, la sélection et le maniement des outils de greffage, la fertilisation, la préparation des trous de plantation, la plantation des jeunes pousses et les méthodes de lutte intégrée.

Les vidéos mettent en scène des fermiers sur leur parcelle, donnant des conseils pratiques et faciles à suivre. La mécanisation de l’agriculture accroît la productivité du fermier et l’autonomie du fermier âgé ; la technologie permet d’appréhender les objectifs du programme de formation et de partager les acquis. Des DVD seront distribués aux agents de changements et aux autres fermiers. Le CFCF travaille à un manuel imprimé qui reprendra tous les détails du programme de formation ; les organismes gouvernementaux et les agents de vulgarisation agricole pourront s’en servir en complément des DVD.

Polyvalents

Les équipes d’agents de changement qui se rendent chez les fermiers associés au projet doivent être en mesure de partager des informations et de communiquer avec d’autres fermiers et membres du projet. Pour ce faire, le CFCF leur a fourni des smartphones Blackberry 9000 Bold dont les multiples fonctions s’avèrent utiles pour remplir leurs missions.

Une de ces fonctions n’est autre que le groupe fermé d’utilisateurs, proposée par la plupart des opérateurs de téléphonie mobile. Elle permet d’appeler, et dans certains cas d’envoyer des textos, gratuitement à un groupe de personnes prédéfini. Cette fonction est particulièrement utile pour les gestionnaires qui doivent rester régulièrement en contact avec un grand nombre de personnes, et convient parfaitement à des organisations non gouvernementales comme le CFCF qui veulent préserver leur budget sans sacrifier leur communication.

Comme la plupart de ses congénères, cet smartphone intègre un dispositif de prise de photos et de courtes vidéos. Les images peuvent être envoyées par courriel ou via la messagerie Blackberry à un membre du projet ou à d’autres personnes associées au Forum via des réseaux sociaux comme Facebook. Les fermiers se servent aussi du courriel pour rester en contact avec les dirigeants du projet ou avec des amis et membres de la famille éloignés.

La photographie vient en complément du matériel didactique audiovisuel ; elle peut aussi servir à suivre et à combattre la propagation des maladies dans les champs de cacao des Caraïbes. À tout moment, le fermier peut visionner de petites vidéos (de deux à quatre minutes) pré-chargées dans la mémoire de l’smartphone. Ces vidéos abordent divers sujets, comme les techniques de greffage d’un cacaoyer, la bonne maintenance des sols, l’application des engrais, la lutte intégrée, le maniement des outils électriques.

Les dates clés du projet sont programmées dans le calendrier de l’smartphone, de même que des rappels quotidiens et pour les moments de l’année où les divers plants requièrent l’attention du fermier. Grâce à la connexion Internet, celui-ci peut chercher et se former à des techniques agricoles et accéder à toute une série d’informations sur la toile.

L’application mobile Google Maps est une autre fonctionnalité intéressante que l’on peut facilement installer sur l’smartphone. Les fermiers s’en servent pour se situer sur la carte, estimer la distance jusqu’à d’autres exploitations, par exemple, ou jusqu’au marché le plus proche. La vue satellite leur permet de voir des éléments tels que les lacs, les rivières, les routes et d’autres points de repère. Certains fermiers utilisent une autre application, Google Latitude, pour communiquer les coordonnées de leur emplacement à d’autres fermiers et aux leaders du projet.

En Jamaïque, les fermiers ont pu suivre des cours de formation aux TIC dispensés par l’organisation HEADSpace dans des églises et des centres communautaires locaux équipés d’ordinateurs connectés à Internet. Les formateurs résidents avaient suivi une formation spéciale pour répondre aux besoins spécifiques du projet. Leur travail s’inscrit désormais en complément de celui des agents de changement.

Connexions

Le CFCF doit encore relever plusieurs défis, mais l’équipe du projet planche déjà sur quelques solutions. Les priorités des instituts de recherche cacaoyère ne sont pas forcément celles des fermiers caraïbes, par exemple. On note aussi un manque de partage des ressources et des informations dans le secteur.

L’équipe du projet a noué d’excellentes relations avec les départements de recherche des ministères de la production alimentaire, les agences des ressources terrestres et marines, l’unité de recherche cacaoyère de la University of West Indies, le département de l’entrepreneuriat de la University of Trinidad and Tobago, qui contribuent toutes à évaluer et à consigner les besoins de toutes les parties concernées.

Le CFCF accueille sans cesse de nouveaux membres et diffuse les résultats des recherches et des projets via ses magazines d’information, des réunions de formation et une conférence annuelle. Ces activités devraient améliorer la communication et la représentation des producteurs de cacao des Caraïbes à l’échelon international. Pour résoudre le problème de sous-utilisation des technologies, des activités de développement et de formation sont déployées dans toute la région.

Dans un proche avenir, le CFCF espère trouver des fonds pour identifier des arbres-mères super-productifs au moyen d’une puce électronique indiquant leur emplacement. Des tiges de ces arbres super-productifs seront greffées sur des plants résistants aux maladies afin de produire une variété de cacaoyer robuste et productive.

Le recours aux puces électroniques permettrait de réduire le nombre de « praedial larceny », c.-à-d. de vols de plants, qui constitue une réelle menace pour les Caraïbes, surtout pour les producteurs de bananes et de plantain. Les producteurs de cacao en font pousser entre les cacaoyers pour attirer les espèces d’insectes nécessaires à la pollinisation. Le fait de placer aléatoirement des puces sur quelques bananiers permettrait de localiser les voleurs. Le CFCF poursuit ses recherches en la matière et serait ravi de bénéficier des conseils d’autres projets similaires.

Les Caraïbes continuent d’exporter leurs fèves de cacao sous forme de matière première. De plus en plus de voix s’élèvent cependant pour produire des dérivés à plus forte valeur ajoutée comme des thés, des liqueurs, du chocolat noir et d’autres confiseries. Cette production suppose des recherches et l’élaboration de modèles d’entreprise adaptés et viables pour une production à petite échelle de ces nouveaux dérivés.

La transition vers ces nouveaux types de production passe par de la formation, l’introduction de nouveaux processus de production et le recours aux TIC. Ce concept a déjà fait ses preuves dans le cas de la Grenada Chocolate Company, mais sur le long terme, il faudra investir davantage dans les TIC pour optimiser le peu de ressources dont disposent les Caraïbes. Le CFCF espère être en mesure de s’adapter et de relever ces futurs défis et d’aider les producteurs de cacao des Caraïbes à exploiter pleinement leur potentiel sur le marché mondial.

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Sandeep Jagger est consultant chez International Partnership Initiatives, un des membres du CFCF, et chercheur à la University of Newcastle (UK) et à l’École de management de Grenoble (France).

Vernon Barrett est directeur général d’International Partnership Initiatives et directeur d CFCF.

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Ressources corrélées

Organisation internationale du cacao
www.icco.org

Table ronde pour une économie cacaoyère durable
www.roundtablecocoa.org

« Old farmers, invisible farmers: Age and agriculture in Jamaica » par Cynthia Woodsong
Journal of Cross-Cultural Gerontology, Volume 9, n° 3, 277-299. 1994

26 août 2011

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