Spoken Web : la parole aux paysans
Un web à commande vocale dans le monde rural indien
Amit A. Nanavati
Sheetal K. Agarwal
Arun Kumar
Nitendra Rajput
Neil Patel
Tapan Parikh
Deepti Chittamuru
Sachin Oza
Paresh Dave
Depuis un téléphone, les paysans indiens peuvent accéder à des informations vocales enregistrées et ajouter leur propres VoiceSites pour promouvoir leur exploitation.
Dans la majorité des pays en développement, la pénétration d’Internet est bien plus faible que celle de la mobilophonie et l’augmentation du taux de pénétration bien plus élevé pour la seconde que pour le premier. Dans bien des cas, l’illettrisme est un obstacle supplémentaire à l’essor d’Internet. IBM India Research Laboratory tente de surfer sur la vague de croissance de la mobilophonie pour surmonter ces problèmes d’illettrisme et de connectivité. Nous sommes en train de créer un réseau mondial de VoiceSites (sites vocaux) reliés entre eux pour donner naissance à la toile vocale, « Spoken Web ».
Spoken Web ne nécessite ni ordinateur, ni connexion à Internet, ni même de savoir lire et écrire pour accéder aux informations. Il suffit d’avoir un téléphone. L’utilisateur navigue à la voix et passe d’un VoiceSite à l’autre au moyen de mots-clés (VoiLinks). Il peut effectuer des transactions par téléphone, ajouter des signets à ses sites favoris et naviguer avec des boutons « marche arrière » en disant, par exemple, « retour au VoiceSite précédent ».
L’équipe du projet a développé un système baptisé VoiGen pour simplifier la création d’applications à commande vocale. Le système se démarque de la technologie interactive vocale plus traditionnelle (RVI) par le fait que l’utilisateur peut créer son propre VoiceSite. Un VoiceSite est formé de pages vocales (fichiers VoiceXML) et peut être identifié par des numéros de téléphone faisant office d’adresse URL. L’utilisateur peut évidemment éditer ses sites par téléphone, mais aussi ajouter et modifier le contenu de VoiceSites plus complexes via le web.
L’objectif étant de fournir ce service aux zones rurales de l’Inde, nous avons créé des kiosques d’information (VoiKiosks) dans deux villages tests, dans le cadre d’un projet pilote. Le VoiKiosk est une sorte de portail d’information du village. Il peut devenir le point d’accès central de la communauté où sont reprises toutes les informations locales auxquelles les villageois peuvent avoir directement accès. Mais surtout, ces usagers peuvent interagir directement avec les services par téléphone, sans passer par un quelconque gestionnaire de kiosque. Une ONG locale ou un organisme public peuvent héberger ce service et proposer des messages d’accueil et des services d’information généraux, comme des conseils agricoles et de santé et ce, dans n’importe quelle langue.
Parlons affaires
Nous avons d’abord testé le système à Juvvala Palam, village de l’Andhra Pradesh, un État du sud de l’Inde où l’on parle surtout le telugu. Le village compte quelque 4 000 habitants répartis en 850 familles. Près de 70% de ces familles disposent d’un portable. La plupart des activités du village sont liées à l’agriculture, et surtout à riziculture. Le transport est un autre secteur d’activité important car les villageois louent leurs camions, tracteurs et petits véhicules aux habitants de villages voisins pour s’en servir dans les champs ou pour une fonction sociale particulière, un mariage, par exemple.
Une ONG, la Fondation Byrraju, est particulièrement active à Juvvala Palam. Elle s’emploie à fournir de l’eau potable, à organiser la collecte des déchets et à dispenser des cours à distance par vidéoconférence.
Le VoiKiosk a fonctionné 24h/24h, 7j/7j durant une période d’essai de huit mois. Le numéro gratuit était accessible depuis n’importe quel téléphone et ne nécessitait aucun abonnement. Au bout de huit mois, le système totalisait 114 782 appels émis par 6 509 utilisateurs.
Le kiosque proposait quatre rubriques d’information : agriculture, santé, enseignement à distance et services professionnels. Les agriculteurs ont utilisé la première pour consulter des experts à propos de problèmes de récolte. Avant VoiKiosk, un agriculteur pouvait prendre une photo de son champ et l’envoyer à un expert, qui lui répondait via la Fondation Byrraju. Cela prenait 24 heures. Avec VoiKiosk, l’expert pouvait communiquer sa réponse au paysan en quatre heures.
Les autres services d’information communiquaient les heures de présence du médecin au centre de soins services ou encore le détail, y compris les horaires, des programmes quotidiens d’enseignement à distance. La rubrique services professionnels offrait un espace publicitaire aux artisans locaux - mécaniciens, chauffeurs, propriétaires de camions, par exemple. C’est ce service qui a eu le plus de succès, avec 37 112 appels en tout.
Ce projet pilote nous a beaucoup appris. Nous avions utilisé une version primitive de VoiKiosk, mais les villageois attendaient très patiemment qu’une longue liste de publicités s’égrène avant d’y ajouter la leur. Les utilisateurs ont pu interagir plus efficacement avec le VoiKiosk à partir du moment où nous avons proposé des raccourcis claviers pour accélérer la navigation. Le système s’est avéré suffisamment simple pour que les villageois puissent tester la technologie et lui trouver des applications innovantes, notamment en développant des réseaux sociaux et des émissions personnelles. Mais surtout, cette phase pilote nous a confirmé la viabilité d’une interface vocale en idiome local.
Info à la demande
Le second village test se trouvait à Gujarat, où le VoiKiosk avait été rebaptisé Avaaj Otalo, ce qui signifie « forum communautaire à commande vocale » en langue locale gujarati. Nous avons travaillé avec l’ONG Development Support Center (DSC) qui publie un trimestriel agricole et qui produit chaque semaine une émission de radio très prisée, écoutée par près de 500 000 agriculteurs. Durant les phases critiques de la saison de croissance, DSC reçoit chaque semaine plus d’une centaine d’appels téléphoniques et une quarantaine de lettres manuscrites de ses auditeurs. L’ONG et ses experts agricoles définissent souvent le contenu des émissions en fonction de ces demandes.
Un équivalent à l’émission a donc été proposé parmi les rubriques d’information du VoiKiosk pour que les paysans puissent y laisser leurs questions ou commentaires et les experts ou d’autres agriculteurs y répondre. À la différence du premier projet pilote où le nombre d’utilisateurs était illimité, nous avons démarré le service de Gujarat avec un corpus de 50 utilisateurs inscrits, et nous avons progressivement augmenté ce nombre.
La majorité des questions posées sur le forum provenaient de paysans qui n’avaient pas directement accès au système. Le cas typique voyait un paysan solliciter un utilisateur inscrit pour qu’il pose une question, parfois spécifique. Comme le système ne laisse que 30 secondes pour enregistrer la requête, le paysan fait souvent confiance à l’utilisateur inscrit pour poser la question plus clairement et plus succinctement. Les paysans disent aussi qu’ils sont ravis de passer la main à quelqu’un de plus habitué aux interfaces automatisées.
Une autre rubrique du service était réservée aux nouvelles et annonces du DSC, l’arrivée de nouveaux programmes ou subsides du gouvernement par exemple, tandis que la troisième rubrique archivait tous les programmes radiophoniques agricoles. Ce service de « radio à la demande » a eu beaucoup de succès auprès des auditeurs qui avaient raté les émissions précédentes ou voulaient réentendre leur émission préférée.
Nous sommes en train de procéder à de nouvelles interviews pour accroître le nombre d’utilisateurs inscrits et d’améliorer les caractéristiques, tant du point de vue du contenu que de l’accès à ce service à Gujarat. Sur la base de ces deux projets pilotes, les perspectives des VoiceSites en général, et des VoiKiosks en particulier, paraissent prometteuses. La possibilité pour chacun, lettré ou non, de créer du contenu vocal en idiome local, est synonyme de popularité et d’émancipation. L’utilisation croissante du VoiKiosk à diverses fins nous porte à croire en la puissance d’un système à commande vocale pour la création de contenu local, y compris comme point d’entrée des TIC dans les zones rurales.
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Amit A. Nanavati, Sheetal K. Agarwal, Arun Kumar et Nitendra Rajput sont développeurs chez IBM India Research Laboratory( www.research.ibm.com/irl)
Le projet Spoken Web
Spoken Web permet à chacun de créer son site vocal à l’aide d’un simple téléphone fixe ou portable. L’utilisateur reçoit un numéro de téléphone unique, semblable à une URL, que les autres utilisateurs peuvent composer pour en écouter le contenu. Tous ces sites vocaux peuvent être interconnectés pour créer un réseau massif, à l’image de la toile mondiale.
www.research.ibm.com/irl/projectspokenweb.html
Development Support Centre
Cette ONG basée à Gujarat, en Inde, s’emploie à améliorer les moyens d’existence des ruraux par la gestion participative des ressources naturelles.
www.dscindia.org
Fondation Byrraju
Cette fondation promeut les soins de santé, l’éducation et l’amélioration des moyens d’existence dans les villages reculés de l’État indien d’Andhra Pradesh.
www.byrrajufoundation.org

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