Quand écologie rime avec économie
Un SIG pour préserver les moyens d’existence et la nature en Kenya
David Williams
Confrontés à des choix difficiles, des Masaïs de Kenya ont cartographié les ressources de leur sol avec l’aide d’agents de protection de la nature et de récepteurs GPS.
Située au pied du Mont Kilimanjaro, en Tanzanie, à 10 km au sud du Parc national kenyan d’Amboseli, Elerai est une zone de forêts et de savanes aux attraits touristiques nombreux. Cette terre de 5 000 acres où cohabitent lions, guépards, léopards, antilopes, buffles, girafes et moult espèces d’oiseaux, appartient à la communauté masaï d’Elerai qui y vit d’élevage.
Avec l’amenuisement des terres propices au pâturage, la communauté d’Elerai s’est trouvée confrontée à un dilemme : poursuivre une activité pastorale traditionnelle de plus en plus compromise ou, à l’instar de nombreux Masaï, affecter à regret ces terres à l’agriculture. Heureusement pour elle, cette communauté disposait d’une alternative : valoriser la faune et la flore qu’elle côtoie depuis toujours.
Avec l’aide de l’African Wildlife Foundation (AWF), la population d’Elerai a développé un modèle d’écotourisme assorti d’une stratégie de gestion améliorée des sols qui lui a permis de garder ses terres en l’état pour l’élevage et la vie sauvage.
Ce projet a démarré en 2004. Il s’agissait en priorité de définir précisément les ressources disponibles sur ces terres, leur mode d’exploitation et les éventuels domaines de conflit entre la faune, la flore et la population locale. Pour ce faire, l’AWF s’est associée à la communauté, à des techniciens d’ONG locales et aux pouvoirs publics de manière à dresser une carte précise des ressources en collectant des informations sur les infrastructures existantes et en évaluant les besoins de la communauté en termes d’occupation du sol.
L’AWF a formé des membres de la communauté au maniement de récepteurs GPS portables afin de relever les emplacements exacts des habitations, points d’eau, pâturages, points d’observation de la faune et de la flore, et autres éléments significatifs. En conjuguant leur savoir local à des outils de cartographie modernes, des équipes de relèvement ont ainsi recueilli une foule de données en très peu de temps. En fait, plus de 95 % du report graphique s’est fait en six jours.
En fin de journée, les collaborateurs de l’AWF téléchargeaient les données sur leurs laptops et compilaient les résultats dans un logiciel SIG (système d’information géographique). Ils imprimaient ensuite ces cartes en format A3 pour que les équipes de relèvement puissent les vérifier le lendemain. Les membres de la communauté ont participé à l’annotation des observations GPS et à l’identification des zones nécessitant des relevés plus précis.
Choix
Ce travail achevé, l’AWF a collationné et analysé les données, puis les a communiquées à la communauté. Celle-ci s’en est servi pour élaborer un plan d’occupation des sols et pour définir les zones à gérer afin de répondre à ses besoins futurs tout en préservant les habitats de valeur. Le plan était assorti d’orientations pour une gestion efficace des zones naturelles, touristiques, agricoles, d’habitation et de pâturage.
Sur la base de cette vision panoramique de l’occupation des sols, la communauté d’Elerai a choisi de travailler avec un organisateur de safaris afin de tirer un revenu complémentaire de l’écotourisme. L’ouverture de gîtes a d’ailleurs conduit la communauté à s’intéresser davantage à la préservation des habitats naturels. Les agences propriétaires des gîtes versent une rente annuelle à la communauté ainsi qu’une taxe de préservation et de séjour pour chaque visiteur. Le bail prévoit que tout le travail non qualifié sera confié à des membres de la communauté d’Elerai, et que ceux-ci auront la préférence pour les postes requérant une qualification.
Avec la création d’Elerai Conservancy, la communauté a évité que son avenir ne se résume au morcellement progressif de parcelles agricoles implantées sur des terres marginales. Elle a su au contraire conserver la plupart de ses terres pour l’écotourisme et son mode de vie pastoral traditionnel. La région d’Elerai ne pourrait pas abriter une faune et une flore importante ; elle n’est pas suffisamment grande pour constituer à elle seule une zone de conservation viable.
La densité et la diversité de la faune et de la flore d’Elerai ne se maintiennent que dans la mesure où les animaux peuvent se déplacer d’une parcelle adjacente à l’autre. Bien que relativement petite, la région d’Elerai a apporté sa contribution à l’édifice public et privé des zones de sauvegarde qui chevauchent la frontière entre la Tanzanie et le Kenya.
Elerai fait aujourd’hui partie du Kilimanjaro Heartland, qui regroupe des parcs nationaux, des terres privées et communautaires au sein d’un réseau de sauvegarde de l’environnement de plus de 7 600 km². Cette zone de sauvegarde à grande échelle, une des 9 constituées par l’AWF, préserve l’habitat sauvage et les points de passage tout en créant la possibilité d’un tourisme plus pérenne, respectueux du patrimoine culturel régional. La mobilité et l’absence de clôtures peuvent également aider les espèces sauvages et les pasteurs à s’adapter, face aux impacts du changement climatique sur leur habitat.
L’AWF s’est inspirée du modèle d’Elerai pour d’autres interventions, dont la réussite prouve que la démarche alliant la préservation de la faune et de la flore à celle des moyens d’existence de la communauté est une alternative viable au morcellement, au clôturage et à l’extension des terres cultivées que l’on a connus dans des cas similaires.
-----------------------------------------------------
David Williams est directeur de la préservation de l’environnement à l’African Wildlife Foundation ( www.awf.org)


