Dans les campagnes ougandaises, les producteurs laitiers utilisent désormais leur portable pour contacter directement les acheteurs, négocier les prix et organiser les livraisons. Un meilleur accès aux informations sur les prix a révolutionné leur travail et multiplié leurs gains. Grâce à la technologie, l’approvisionnement est plus efficace, les producteurs perdent moins de lait qu’auparavant et s’apprêtent à proposer d’autres produits laitiers et à conquérir de nouveaux marchés.
On venait au marché à l’aveuglette, en quête d’acheteurs », se souvient Zubair Sebyala, propriétaire de 45 vaches laitières. « On essayait de trouver des négociants équipés de réfrigérateurs ou de glacières. Les bons jours, on vendait un peu de lait, mais on rentrait en général avec le gros de la marchandise parce que les acheteurs pressentis s’étaient déjà fournis ailleurs. » Le lait qui ne trouve pas rapidement acquéreur tourne vite, à cause de la chaleur. Sebyala se souvient d’une perte particulièrement importante : un jour, il a dû jeter 400 litres de lait, d’une valeur de 150 000 USh (76 dollars), parce qu’un acheteur de Kampala les avait refusés.
Les producteurs avaient beau perdre du temps et de l’argent dans cette affaire, ils n’avaient guère le choix et ont donc continué à prendre des risques des années durant. En 2005 cependant, les producteurs de la BDCS (Bugerere Dairy Cooperative Society), une organisation forte de 170 membres, ont changé de stratégie en commençant à travailler avec le projet FICOM (Farmers Information Communication Management), qui leur a appris à se servir des technologies de communication pour trouver des acheteurs et connaître les prix du marché avant même d’entamer leur périple.
Le projet FICOM a travaillé en étroite collaboration avec les deux principales associations paysannes de la région, l’UNFFE (Uganda National Farmers Federation) et la KDFA (Kayunga District Farmers Association), qui ont désigné la coopérative de Bugerere comme le partenaire idéal pour la phase de démarrage du projet. Bien que la zone de Bugerere ne soit raccordée ni au réseau électrique national ni couverte par un opérateur de téléphonie mobile, les producteurs laitiers avaient déjà fait preuve de leur esprit d’entreprise. Malgré les obstacles, ils participaient déjà à diverses initiatives visant à apporter des revenus supplémentaires à la région et à améliorer le niveau de vie général. Ils s’étaient lancé dans la culture maraîchère, par exemple et avaient loué ensemble un moulin afin de moudre leur propre farine de maïs.
La BDCS se trouve dans une zone où l’élevage constitue la principale source de revenu. Chaque famille ou presque possède une vache et la plupart des gens sont de petits producteurs laitiers. Équipée d’une glacière d’une capacité de 5 000 litres, la coopérative est aussi le point de collecte du lait, qu’elle achète aux éleveurs en fonction du cours du jour et qu’elle stocke afin de le vendre plus tard à des grossistes que les petits producteurs ne pourraient fournir seuls.
La première étape du projet FICOM a été d’améliorer la communication entre les producteurs et leurs organisations commerciales pour veiller à ce que les informations sur les prix et les cultures leur parviennent rapidement et efficacement. Pour ce faire, FICOM a relié le siège de l’UNFFE à Kampala aux trois bureaux de district répartis dans le pays. La grande priorité des fermiers était de disposer d’informations météorologiques fiables et actualisées. L’institut météorologique ougandais utilise RANET, un programme qui collecte et analyse les informations météorologiques et qui envoie les données à intervalle régulier à tous ceux qui sont connectés au système.
FICOM a raccordé le site web de l’UNFFE à RANET, puis les ordinateurs des trois bureaux de district à des antennes et à des radios-modems spécialisées et gratuites. Le personnel des bureaux de district a ainsi pu consulter le site de l’UNFFE via Worldspace, une chaîne pilotée par un satellite unidirectionnel qui offre un accès limité à Internet par ordinateur, via un modem spécialement adapté. Une fois connecté, l’ordinateur du bureau de district télécharge automatiquement les données météorologiques de RANET ainsi que les informations sur les prix et les cultures du site de l’UNFFE.
FICOM a ensuite appris aux producteurs laitiers de Bugerere à faire du téléphone portable un outil professionnel et de marketing. À l’époque, on trouvait facilement des portables dans les villes ougandaises, mais ils restaient hors de prix pour des ruraux de toute façon mal desservis. Pour étendre le réseau téléphonique jusqu’à la zone de Bugerere, FICOM a décidé de travailler avec un autre projet, Village Phone, géré par l’opérateur de téléphonie mobile MTN.
MTN a fourni deux systèmes téléphoniques de village à BDCS, livrés au complet avec une batterie de voiture pour l’alimentation électrique, un chargeur solaire pour recharger la batterie et une antenne d’appoint pour amplifier le signal de téléphonie mobile et l’amener jusqu’à la connexion de réseau la plus proche. Une société locale de microfinance a prêté aux fermiers l’argent nécessaire pour acheter les deux premiers systèmes téléphoniques, d’une valeur de 350 dollars chacun, et FICOM a formé deux représentants des fermiers à l’utilisation et à l’entretien de services téléphoniques de village.
Les fermiers de Bugerere se servent aujourd’hui du téléphone pour se connecter à des services d’information sur les prix tels que FoodNet, une initiative présente en Afrique centrale et de l’Est qui communique par texto les prix de toute une série de produits de base. Ce service dit aux fermiers quel négociant offre le meilleur prix pour le lait et transmet les coordonnées de l’acheteur. Grâce à cette vision plus large des prix et des informations commerciales, les fermiers peuvent choisir le meilleur acheteur pour leur lait et organiser la livraison avant d’entamer leur long périple.
Comme le fermier peut organiser la livraison des marchandises directement avec l’acheteur, l’approvisionnement du marché n’en est que plus efficace ; le lait n’est prêt pour expédition que lorsque l’acheteur en a besoin et même si le livreur rencontre des problèmes sur la route, il peut toujours signaler son retard par téléphone. Résultat : moins de lait gaspillé. Tous les intervenants de la chaîne d’approvisionnement, du fermier au client en passant par l’acheteur, le transporteur et le négociant, profitent des économies engendrées par ce gain d’efficacité car les prix sont plus stables et les marges bénéficiaires augmentent.
Les producteurs utilisent leurs économies de différentes manières : la plupart réinvestissent leurs revenus supplémentaires dans leur exploitation ou dans la scolarité de leurs enfants. Le service téléphonique de village procure également un revenu à la communauté puisqu’il crée des emplois d’opérateur. Il génère en outre son propre capital car chaque appel passé est payant.
D’après Sebyala, qui est également membre du comité de la société coopérative laitière de Bugerere, le téléphone portable est considéré par les fermiers comme un atout, qui leur fait gagner du temps et de l’argent autrefois perdu quand ils n’avaient pas de stratégie commerciale. Le projet FICOM s’est achevé à Bugerere en 2007 mais tous les producteurs laitiers ont compris l’avantage du portable et en possède tous un pour leur usage privé et professionnel. Ils continuent de s’en servir pour vendre leurs produits à de nouveaux clients, garder leurs anciens clients, recevoir les commandes et suivre les livraisons, connaître les prix au bon moment et rester en contact avec tous les intervenants de la chaîne d’approvisionnement.
L’amélioration de la chaîne d’approvisionnement a des répercussions sur le reste de la communauté. L’éducation s’est améliorée grâce aux nouvelles méthodes de travail, de même que le niveau de vie, l’épargne et l’investissement en capitaux dans d’autres entreprises locales. Les producteurs laitiers de Bugerere ont 75 clients réguliers et sont facilement joignables par de nouveaux clients sur leur portable. La coopérative voit les bienfaits d’un meilleur accès à la technologie et voudrait ouvrir un centre de formation en informatique et un cybercafé dans la région.
Pour l’instant, les fermiers doivent parcourir 46 km pour surfer sur la toile ; Sebyala pense toutefois qu’un accès local à Internet permettrait non seulement aux fermiers et à la communauté de maîtriser les TIC, mais aussi à la coopérative de dégager de nouveaux revenus. « Si nous avions un ordinateur et l’accès à Internet au centre laitier, nous pourrions louer ce service à des fonctionnaires, des écoles, des professeurs, des producteurs laitiers et des habitants. Avec ces équipements tout près, plus besoin de dépenser une fortune pour aller à Kayunga » dit-il. « Le centre de formation en informatique serait le premier du genre dans notre communauté. Vu la forte demande, nous sommes certains d’attirer des clients jusqu’à Galilaya, qui se trouve à 34 km d’ici. »
Les fermiers disent que les revenus supplémentaires engendrés par le centre de formation en informatique serviraient à acheter de nouveaux équipements pour la coopérative, notamment des bidons en métal pour un meilleur stockage du lait. « Pour l’instant, tous nos membres stockent leur lait dans des jerricans en plastique parce qu’ils n’ont pas les moyens de se payer des bidons en métal, » dit Sam Kaggwe, secrétaire de la coopérative. « Un bidon en métal revient actuellement à 150 000 USh (environ 76 dollars). Un jerrican en plastique chauffe au soleil, et comme nos membres viennent de très loin, le lait a parfois tourné lorsqu’il arrive. Le problème est moins fréquent avec un bidon en métal. »
Zubair Sebyala est désormais le fier propriétaire d’une usine de fabrication de fromage qu’il a créée avec l’argent économisé suite à une pratique commerciale plus efficace grâce au téléphone portable. Sa nouvelle société fabrique plus de 50 kilos de fromage par jour, qui sont vendus à des restaurants et à des supermarchés proches, mais aussi à Jinja et à la capitale, Kampala. Cette fabrique de fromage est aussi un gros consommateur de produits laitiers puisqu’elle a besoin de 1000 litres de lait par jour.
Au cours des deux années durant lesquelles il a travaillé avec les producteurs pour cette phase initiale, le projet FICOM a assurément atteint ses objectifs, à savoir renforcer la communication entre les producteurs et leurs marchés et entre les producteurs et leurs organisations commerciales. Le chemin a été semé d’embûches et il a parfois fallu faire marche arrière mais le projet tourne tout seul et est géré indépendamment par la KDFA, l’association des producteurs du district. D’autres organisations ont adopté le même modèle pour leur propre programme, preuve supplémentaire que l’installation des technologies de communication dans les zones rurales est utile.
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Hellene Karamagi est l’ancienne coordinatrice de programme du projet FICOM (Farmers Information Communication Management) et dirige à présent Helika Ltd. Lillian Nalumansi est pigiste indépendante.
Helika
Helika (anciennement ICTs for African Rural Development (ICTARD)) est une entreprise privée d’informatique et de multimédia. Helika gère le projet pilote FICOM pour le compte de la fondation Syngenta pour l’agriculture durable.
www.helika.com
Fondation Syngenta pour l’agriculture durable
Cette ONG qui a son siège à Bâle, en Suisse, s’est spécialisée dans l’amélioration des moyens d’existence des communautés rurales vivant dans les zones semi-arides par le biais de projets agricoles.
www.syngentafoundation.org
FOODNET Uganda
Programme de recherche commerciale et après-récolte pour l’Afrique centrale et de l’Est créé en 1999, FOODNET s’intéresse surtout aux analyses de marché, aux informations sur les marchés et au développement d’entreprises agricoles ainsi qu’aux services d’appui au développement d’entreprise qui s’y rapportent. FOODNET communique les prix nationaux à FICOM.
www.foodnet.cgiar.org
MTN VillagePhone
MTN VillagePhone permet à des habitants de zones rurales pauvres de devenir les opérateurs de services téléphoniques de village. Ces boutiques sont créées dans les zones desservie en électricité et où le réseau MTN n’est accessible que via une antenne d’appoint.
www.mtnvillagephone.co.ug
Uganda Microfinance Ltd.
UML est une ONG ougandaise qui prête de l’argent à des groupes de fermiers pour qu’ils puissent acheter des téléphones de village.
www.umu.co.ug
Uganda National Farmers Federation
L’UNFFE soutient les organisations paysannes et mène une politique de promotion du commerce agricole en Ouganda.
www.unffe.org
Institut météorologique ougandais
L’institut météorologique soutient les projets FICOM en fournissant des informations météorologiques ciblées.
www.meteo-uganda.net
RANET
RANET est un effort déployé de concert par le Service national hydro-météorologique, diverses ONG et communautés afin de mettre les informations météorologiques, climatiques et hydriques à la disposition des populations rurales et reculées.
www.ranetproject.net
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Les éléments du téléphone de village