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Dialoguer avec la radio

En Afrique rurale, des paysans sont associés aux émissions de radio grâce aux TIC

Sheila Huggins-Rao

On croit souvent que la radio est un média unidirectionnel ; African Farm Radio Research Initiative cherche au contraire à utiliser les TIC pour recueillir du contenu et diffuser ces informations aux communautés agricoles de toute l’Afrique rurale.

L’agriculture de subsistance fait vivre plus de la moitié de la population africaine ; il y a donc lieu d’améliorer constamment les informations relatives aux marchés, aux récoltes, à l’approvisionnement en nouvelles semences améliorées au moment des semis, aux meilleures façons de pratiquer l’agriculture durable pour préserver un sol fertile, à la conservation de l'eau et à l'amelioration des rendements et à la plantation d’arbres parallèlement aux cultures.

La plupart des pays africains soutiennent leurs agriculteurs via des agents de vulgarisation : des techniciens spécialisés qui se rendent dans les zones rurales pour soutenir le développement de l’agriculture. Mais le nombre d’agriculteurs qui ont besoin de cet appui dépasse largement celui des agents de vulgarisation présents dans chaque région.

Les paysans s’échangent souvent des informations entre eux, par le biais de réseaux formels comme les coopératives agricoles ou les organisations locales. Les réseaux informels sont également utiles, bien que les contacts entre villages et communautés se limitent souvent au périmètre immédiat et que de nombreuses questions restent sans réponse. Les paysans sont curieux d’apprendre les nouvelles méthodes plus productives, mais l’accès à l’information et les possibilités de partage des connaissances ne sont pas toujours adéquates.

Dans de nombreuses zones rurales, la radio reste la seule source d’information extérieure.
Relativement peu coûteuse, elle pénètre les zones les plus reculées, avec peu ou pas d'accès à l'électricité. En Afrique, la radio parle aux paysans et les fait parler, elle permet de partager et d’aborder les informations agricoles et les questions de sécurité alimentaire les plus pertinentes. Donner aux paysans le moyen de transmettre leur savoir aux autres paysans de la région, du pays, voire d’autres pays d’Afrique, peut être une façon d’accroître leur revenu et d’améliorer leur qualité de vie.

Disponibilité

Autrefois, la radio était un moyen de communication unidirectionnel : les émissions informaient les auditeurs. Mais avec la récente explosion des chaînes de radio sur tout le continent (plus de 300 au Mali, 120 au Ghana et plus de 150 en Ouganda) et l’arrivée des TIC modernes, les offres de communication radiophonique interactive et bidirectionnelle avec les paysans se multiplient.

Ces dix dernières années, le portable a envahi l’Afrique et bouleversé les schémas de communication interpersonnelle. On peut désormais envoyer et recevoir des informations rapidement et facilement, et même transférer des fonds et des crédits. La conjugaison de la mobilophonie et de la radio apporte une dimension nouvelle et innovante à la programmation radiophonique. Tout d’abord, les auditeurs peuvent appeler la chaîne et poser des questions, parler aux invités ou à d’autres auditeurs. Les diffuseurs les incitent aussi à envoyer des textos pour réagir, poser des questions ou y répondre, participer à des jeux-concours.

Depuis 2007, l’AFRRI (African Farm Radio Research Initiative) s’intéresse à l’efficacité du soutien apporté par la radio à la productivité agricole et aux besoins alimentaires. C’est Farm Radio International qui mène ce projet, en partenariat avec World University Service of Canada. La recherche s’articule autour de deux grandes questions : comment et par quels moyens la radio est-elle la plus efficace pour permettre aux petits exploitants agricoles africains de relever les défis de la sécurité alimentaire ? Et comment de nouvelles technologies comme le téléphone portable et les lecteurs MP3 peuvent-ils accroître l’efficacité de la radio comme outil de communication interactif et durable en matière de développement ?

L’AFRRI travaille avec des chaînes de radio au Malawi, en Tanzanie, en Ouganda, au Ghana et au Mali en vue de renforcer les émissions de radio destinées aux paysans. L’équipe du projet a sélectionné 25 chaînes, publiques, communautaires et commerciales, cinq par pays. Au travers d’une série d’activités de recherche et de formation, l’AFRRI aide les animateurs à fournir aux paysans les informations nécessaires et une chance supplémentaire de se faire entendre. Cette initiative se caractérise par l’expérimentation de nouvelles technologies afin de produire des émissions de radio divertissantes et interactives et d’être plus proche des auditeurs.

En 2008, par exemple, l’AFRRI a organisé un cours de formation en programmation de récits agricoles pour le personnel des chaînes de radio. En six jours, ils ont appris des méthodes de recherche communautaire et à élaborer un conducteur, obtenir un bon enregistrement et tirer parti des réactions des auditeurs.

Tests

L’AFRRI a distribué des lecteurs-enregistreurs MP3 aux participants pour qu’ils les utilisent durant la formation et ultérieurement pour réaliser des programmes. L’équipe les avait soigneusement choisis à partir d’une étude de marché et d’une série de critères correspondant aux besoins des diffuseurs associés au projet : prix, accessibilité, facilité d’emploi, compatibilité avec les équipements existants et disposition du fabricant à travailler avec le projet. Avec ces lecteurs MP3, les animateurs disposent de leur propre appareil pour enregistrer les interviews, stocker des fichiers et recueillir des récits.

Durant le cours de formation au Malawi, les concepteurs d’émissions ont testé les lecteurs et découvert le moyen d’enregistrer les appels sur portable. En mettant l’appel sur haut-parleur et en collant le lecteur sur l’appareil, il est avisé enregistrer l’interview et ensuite la monter et la diffuser sur les ondes.

Comme les chaînes de radio du Malawis participant à l’AFRRI n’ont ni câbles ni connexions pour relier un portable à une console de mixage, cette nouvelle technique s’est avérée très pratique pour parler à des experts et à des paysans sur le terrain, sans coût de déplacement.

Bien que cette technologie ne remplace pas une rencontre personnelle, le fait de pouvoir enregistrer une interview téléphonique apporte un plus et réduit la distance entre experts et paysans. L’histoire de la chaîne de radio communautaire Dzimwe, à Monkey Bay, au Malawi, témoigne des avantages de ce système.

Cette station de radio avait lancé une campagne pour promouvoir l’utilisation d’un maïs amélioré hybride et renforcer la sécurité alimentaire des paysans de la région. Dans le cadre de cette campagne, une de ses émissions présentait les inconvénients liés à la culture de cette variété de maïs. De nombreux paysans préféraient le goût des variétés locales, bien que le rendement soit plus faible que celui de la variété hybride.

La diffusion des critiques émises par les paysans qui cultivaient déjà la nouvelle variété déforçait la campagne promotionnelle, beaucoup d’auditeurs n’ayant d’oreilles que pour les avis négatifs et les inconvénients. Pour surmonter ce problème, on aurait pu diffuser la réaction de spécialistes ou d’experts agricoles ; mais cette solution était difficilement envisageable à l’époque, vu la longue distance à parcourir pour aller interviewer le spécialiste du Ministère de l’agriculture à Lilongwe, capitale du pays.

Outre la distance, le protocole hiérarchique du ministère et l’emploi du temps du spécialiste en question interdisaient toute interview de visu. L' animateur a donc décidé d’appeler le spécialiste sur son portable, d’enregistrer la conversation et de la diffuser dans le cadre d’une tribune téléphonique. Le spécialiste a répondu aux préoccupations exprimées par les paysans, souligné les avantages de la variété et décrit les désavantages. La campagne a ainsi retrouvé une partie de sa crédibilité et les paysans ont eu plus d’informations concernant cette variété hybride de maïs.

Réactions

L’AFRRI reçoit régulièrement un feed-back de paysans des cinq pays. Les petits exploitants demandent souvent des copies des émissions pour les personnes qui ont raté sa première diffusion ou pour réécouter un programme au moment qui leur convient. Des femmes surtout ont demandé ce type de programmation souple car elles ne peuvent écouter les émissions qu’à certaines heures de la journée, lorsqu’elles sont libres de toute obligation familiale. Les lecteurs MP3 peuvent en partie répondre à cette demande en restituant des programmes enregistrés. L’AFRRI va tester diverses méthodes en 2009.

À Karagwe, dans le nord-ouest de la Tanzanie, la radio communautaire FADECO (Family Alliance for Development and Cooperation) voulait utiliser les TIC à la fois pour générer du contenu et pour avoir un feed-back des paysans et des auditeurs. Les paysans du coin peuvent toujours venir à la FADECO pour poser des questions et faire état de problèmes agricoles ou autres. Le personnel répond à leurs questions ou les transmet à des experts ou, au besoin, trouve des experts pour y répondre.

Les paysans plus éloignés peuvent envoyer un texto codé au numéro de portable de la FADECO. Tout message commençant par « FR[espace] » suivi d’une question et envoyé au numéro spécial 15551 arrive directement dans l’ordinateur de l’organisation via un système géré par Internet. Le paysan reçoit immédiatement sur son téléphone un accusé de réception.

Vu le coût, la station ne peut pas répondre oralement ou par texto à chaque auditeur, mais elle peut imprimer le message, ou l’envoyer par courriel à un expert, et traiter la question dans une émission suivante. Cette méthode profite à celui qui a posé la question et à tous ceux qui écoutent l’émission.

Suite

L’équipe du projet AFRRI espère que les résultats de ses recherches profiteront à de nombreux praticiens de la radio et du développement, ainsi qu’aux chercheurs et aux animateurs radiophoniques qui travaillent sur les problématiques agricoles et de sécurité alimentaire en Afrique et dans d’autres régions du monde. L’AFRRI espère qu’avant la fin du projet prévue pour 2010, les stations participantes seront en mesure de poursuivre la diffusion d’émissions destinées aux paysans au travers de nouveaux modèles d’entreprise et de nouvelles initiatives de micro-entreprise.

Les frais de déplacement pour réaliser une interview sur le terrain et la connectivité Internet restent élevés dans la plupart des pays africains mais le recours aux nouvelles technologies, comme les lecteurs MP3 et les portables, peut apporter un soutien à la programmation agricole faite pour et avec les paysans, sans en accroître les coûts.

Les paysans se rendent déjà compte des avantages que leur procure l’écoute d’émissions réalisées avec ces nouvelles techniques et la multiplication des contacts avec les stations de radio. À Soroti, en Ouganda, la chaîne de radio Voice of Teso diffuse une série de programmes consacrés à une nouvelle variété de manioc. Les paysans de cette région ne cultivaient plus le manioc depuis des années vu le faible rendement par rapport à l’intensité de main-d’œuvre mais après la diffusion des émissions ils ont testé la nouvelle variété.

Les paysans tanzaniens organisent aujourd’hui des coopératives agricoles locales après que la radio nationale tanzanienne ait diffusé des émissions sur la commercialisation collective. Les paysans expliquent que cette information va leur permettre de se concentrer sur la génération de revenus agricoles tout en minimisant les coûts de commercialisation et de transport. Bien qu’il faille à toute recherche agricole au moins deux ou trois récoltes pour mesurer les changements sur le long terme, il est clair que les paysans peuvent avoir accès à des informations radios pertinentes, grâce aux TIC.

Les nouvelles technologies permettant d’améliorer l’interactivité de la radio en Afrique ne manquent pas, mais le principal défi, comme dans tout nouveau projet de développement, se situe au niveau de la gestion de la technologie dans les stations de radio et de son application. Une planification minutieuse des activités de formation et de l’achat et de la distribution des équipements suppose une implication de la communauté à tous les stades. C’est comme cela que les stations et les communautés tirent le meilleur parti de ces équipements sur le long terme.

Les stations de radio doivent également songer à l’entretien des équipements et des nouvelles technologies. Elles doivent pouvoir compter sur un prestataire local pour réparer les portables, les lecteurs MP3 ou les appareils de reproduction afin d’éviter tout arrêt de la programmation à cause des pannes.

L’AFRRI va se pencher sur la question en testant différentes solutions et stratégies de mise en œuvre des TIC, et décrire plus précisément l’emploi des nouvelles technologies afin de muer la radio en un outil de communication au service des paysans. Avec ce projet, les stations de radio sont plus proches que jamais des communautés agricoles ; les bases sont probablement là pour utiliser des technologies pertinentes et innovantes afin de toucher davantage de monde et de faire entendre la voix des paysans sur les ondes.

Depuis 1979, Farm Radio International aide les diffuseurs africains à répondre aux besoins des petits paysans et de leurs familles dans les communautés rurales, tout en aidant les diffuseurs à acquérir les savoirs nécessaires pour développer des contenus en phase avec les besoins locaux. Cette organisation, située à Ottawa, travaille avec plus de 300 praticiens de la radio dans 39 pays africains.

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Sheila Huggins-Rao est coordinatrice de programme à l’AFRRI. Mark Leclair est responsable des TIC au service du développement chez Farm Radio International et World University Service of Canada. Un merci tout particulier à Joseph Sekiku, fondateur de FADECO, Tanzanie, Clare Kigawa, assistante en recherche à l’AFRRI Malawi ainsi qu’à Bart Sullivan, Ben Fiafor et Rex Chapota

15 juin 2009

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