Gardienne des talents
Des fermes et des entreprises se développent en Zambie grâce à Internet et la radio
Gertjan van Stam
Avec très peu d’accès aux services de vulgarisation, une communauté rurale zambienne s’est dotée d’une connexion Internet afin de développer l’agriculture, l’éducation et les infrastructures énergétiques locales. Elle utilise la radio locale pour inciter d’autres villages à suivre son exemple.
Très peu d’études se sont intéressées aux effets que peut avoir l’accès à Internet sur l’agriculture dans les zones rurales africaines. La raison en est simple : la plupart de ces zones n’ont pas d’Internet à haut débit. Ce qui n’est pas le cas de la communauté rurale de Macha, en Zambie. C’est là qu’Internet, l’agriculture et bien d’autres éléments se conjuguent pour former un projet intégré qui doit aider la communauté locale à exploiter pleinement son potentiel.
Le village de Macha se trouve dans la partie sud du pays, à 70 km de la ville la plus proche, Choma, et à 380 km par la route de la capitale, Lusaka. Situé dans une région boisée et ondulée de savane ouverte, à 1 100 mètres au-dessus du niveau de la mer, le village connaît des précipitations saisonnières. Ses habitants vivent dans de petites fermes familiales isolées. Il n’y a ni exploitations commerciales ni industrie dans la région.
L’agriculture de subsistance constitue la principale activité, et le maïs la principale culture. Bien qu’elle vive de l’agriculture, la communauté n’a rien changé à ses pratiques depuis des lustres. Des ONG et des consultants internationaux sont venus, puis repartis. Et Macha est resté une zone rurale typique, avec ses routes en mauvais état, des pompes à eau éparpillées, une électricité limitée, une couverture téléphonique irrégulière, des écoles délabrées, etc.
Comme ni les journaux ni la radio n’arrivent jusqu’à eux, les habitants s’informent en interrogeant les gens de passage. Les visites des agents de vulgarisation étant rares, ces gens de passage sont soit des relations familiales, soit des négociants venus de centres urbains pour acheter les surplus agricoles. Le village n’est desservi par la mobilophonie que depuis fin 2006. Mais à l’époque, Macha était déjà raccordé à Internet.
Début 2003, des membres de la communauté ont initié une action collective et le déploiement d’un réseau sans fil, relié à Internet par une connexion satellite. Ils ont commencé par un lien VSAT qui assurait des vitesses de téléchargement allant jusqu’à 128 kbps. Vu le succès de l’opération, la bande passante a rapidement été saturée. La congestion du réseau a toutefois disparu en 2011, lorsque Macha a abandonné la liaison satellite au profit d’une connexion à un faisceau hertzien via le réseau de mobilophonie nouvellement mis en place, avec une vitesse de 2 Mbps, du vrai haut débit.
Le signal est distribué à la communauté via le millier de points d’accès du réseau local sans fil (WLAN) qui amène Internet dans les foyers et les bureaux. Des études et des mesures montrent que Macha compte 200 internautes actifs, dont 67 % se connectent plus de trois heures par jour. La moitié des utilisateurs accèdent à Internet de chez eux, et 71 % surfent fréquemment sur la toile à des fins éducatives.
Internet a non seulement permis aux villageois de communiquer avec leurs amis et leur famille en dehors de la communauté, mais aussi de changer visiblement les pratiques agricoles en moins d’un an. Un habitant avait déniché des informations sur la culture du tournesol sur la toile et avait tenté le coup. Quelques années plus tard, la culture du tournesol a fait école, au point d’être la deuxième culture de rente de la communauté.
Appui professionnel
Dès le départ, la communauté a estimé qu’elle était la mieux placée pour développer le projet. C’est ainsi qu’est né Macha Works, à la tête duquel elle a placé ses « talents locaux ». Ceux-ci agissent en fonction des besoins ressentis par la communauté et trouvent des solutions adaptées au contexte local. Ce faisant, la communauté résout deux problèmes qui inhibent souvent les projets de développement rural : le manque de capacité à attirer et à retenir les talents locaux, et les coûts élevés de distribution et de transaction dus au manque d’infrastructures et à l’éloignement des centres urbains.
Lorsqu’un directeur talentueux et innovant quitte l’école du village, par exemple, parce qu’il ne trouve pas l’occasion de s’épanouir dans la région, il devient difficile de garder les entrepreneurs et les professionnels de santé dans la communauté parce qu’ils ne voient plus d’avenir pour leurs enfants. Beaucoup d’interventions ponctuelles et de projets pilotes n’abordent souvent qu’une seule facette du développement rural, l’agriculture ou l’éducation, par exemple, et périclitent. Certes, ils parviennent à améliorer la vie au village, mais en créant des carences ailleurs.
En 2004, toute la communauté villageoise était raccordée à Internet. Bien que Macha Works s’attache au développement général des services, huit « unités spécialisées » concentrent leurs efforts sur des secteurs particuliers comme le transport, la bioénergie, la construction, l’éducation et la santé. Une de ces huit unités, « LinkNet », s’emploie à développer des réseaux Internet ruraux en formant des (futurs) ingénieurs en TIC, et en sensibilisant d’autres communautés aux avantages des TIC.
Cette initiative incite les communautés rurales à exploiter pleinement les potentiels collectifs et individuels et les aide à conserver ou à faire revenir leurs talents, voire à en attirer de nouveaux. À Macha, Oscar Kaate, par exemple, est revenu au pays après avoir galéré dans la vente d’extensions capillaires à Lusaka. Aujourd’hui, il travaille comme ingénieur en serveur réseau pour LinkNet. Kennedy Hamatunga travaille pour le département hospitalité de Macha Works après avoir servi dans des hôtels de Livingstone, la capitale touristique de la Zambie. Quant à Michael Mweembe, il est devenu conducteur de travaux après avoir travaillé dans le secteur de la construction pour les activités en expansion de Macha.
Partenariats
Macha Works prouve que la décision de rester dans une zone rurale dépend des possibilités de s’y instruire et de s’y épanouir. Un enseignement de qualité pour les enfants et un un contexte favorable à l'apprentissage de l'entrepreneuriat sont des facteurs essentiels pour maintenir la population dans les campagnes. Ce processus se décline en trois grandes étapes : 1) la connectivité Internet, pour élargir le champ relationnel par la communication ; 2) l'utilisation privilégiée des compétences locales existantes ; 3) le soutien aux options inititées par la communauté.
La communauté parle de l’arrivée d’Internet comme du jour « où la lumière fut ». Beaucoup croyaient leur monde limité par l’horizon ; Internet leur a ouvert de nouvelles perspectives et fourni les moyens d’établir des relations qui allaient changer la donne.
L’implication de l’ensemble de la communauté, de ses institutions sanitaires, de ses écoles et de ses professionnels permet d’abaisser le coût d’Internet (nettement plus élevé que dans la plupart des pays développés) et d’autres interventions, ce qui rend la dépense plus supportable. Les institutions et les donateurs ont formé des partenariats public-privé pour financer l’investissement initial. Les donateurs ont également subventionné l’envoi massif d’ordinateurs de seconde main destinés à des programmes sanitaires et éducatifs. Les utilisateurs paient avec des bons, en fonction du volume d’utilisation, ce qui a permis à LinkNet, qui ne cherche ni à gagner ni à perdre de l’argent, d’équilibrer ses comptes depuis plusieurs années.
En unissant leurs efforts et leur aptitude à se servir d’Internet pour entrer en contact avec les organismes publics – ou autres – compétents, les huit unités spécialisées ont attiré d’autres acteurs infrastructurels, comme des fournisseurs d’eau et d’énergie, pour venir dans la communauté afin d’assurer son essor. Des unités et d’autres institutions de Macha ont par ailleurs entrepris leurs propres activités de vulgarisation afin de développer les compétences et les services dans la communauté et les villages environnants.
Le village est raccordé au réseau électrique, mais les coupures sont fréquentes. Macha Works soutient par conséquent la création d’une plantation pour biocarburants, sur 500 hectares de terres jadis en friche, afin d’assurer son indépendance énergétique, de prévenir l’érosion des sols et de créer de nouvelles entreprises, de production de savon, notamment.
Diffusion de l’information
L’approche interdisciplinaire de Macha Works a engendré une amélioration de l’économie et l’apparition de nouveaux bâtiments et de nouvelles possibilités de formation au sein de la communauté. Ce progrès n’a été possible que parce que l’ensemble des processus était géré localement et mis en place graduellement, via des phases de sensibilisation, d’acquisition de compétences, de mise en œuvre et de contrôle opérationnel (dans cet ordre).
La phase de sensibilisation implique de nombreuses interactions avec les dirigeants locaux, régionaux et nationaux, et surtout avec les dirigeants traditionnels. Il s’agit de rassembler toutes les parties prenantes et d’inciter les « talents locaux » à s’impliquer et à catalyser le progrès. Ceux qui acquièrent des compétences ou des connaissances dans un domaine (l’agriculture ou la santé) mettent leur talent au service de la communauté pour construire les infrastructures nécessaires et assurer le fonctionnement du projet.
Ancré dans un contexte culturel spécifique, l’ensemble du processus demande du temps, beaucoup de temps, facilement plus de cinq ans. Il permet néanmoins de s’assurer que les objectifs de chaque projet sont réalisables, durables et reproductibles. Il permet aussi de s’assurer du soutien de la majorité des villageois, qui sont tous au fait de la situation locale, des obstacles et des opportunités, et peuvent donc comprendre la nature et les avantages des changements.
En 2004, par exemple, la communauté a cherché le moyen de diffuser plus rapidement les informations obtenues via Internet, tous les membres de la communauté n’ayant pas accès à la toile. Après avoir bataillé durant sept ans pour obtenir une licence, une radio locale FM a commencé à émettre en 2011, et diffuse toutes sortes d’informations à 80 kilomètres à la ronde. Ce sont les membres de la communauté qui déterminent sa programmation en fonction de leurs priorités et de leurs recherches. Cette approche participative fonctionne très bien, au point que des villageois ont créé leur chaîne vidéo sur YouTube pour faire connaître leurs succès et leurs idées.
Contenu local
Pour soutenir l’acquisition de compétences au sein de la communauté, Macha Works a ouvert début 2004 un institut de formation baptisé LinkNet Information Technology Academy. Installé à l’origine dans des hangars, il a ensuite emménagé dans ses propres locaux. Plus de 400 étudiants y ont décroché une licence en informatique (ICDL) ou un certificat international en ingénierie TIC (A+).
La coopération avec des institutions tierces comme l’Université de Zambie a permis de faire venir de nombreux étudiants nationaux et internationaux dans la région pour y mener des recherches appliquées sur diverses facettes du développement rural. Plusieurs projets sont en cours, couvrant des sujets aussi divers que l’agriculture, l’énergie, l’ingénierie, le transport, les finances et la gestion.
En 2009, d’autres communautés se sont intéressées au projet de biocarburant de Macha et à ses 600 000 jatrophas. Elles ont acquis leurs propres semences et organisé leurs propres formations ; aujourd’hui, elles ont planté 400 000 jatrophas.
Alors que la plupart des internautes africains accèdent à du contenu non africain, Macha a favorisé les conversations entre villageois, principalement au travers de sites de messagerie instantanée et de réseaux sociaux. Les plus prisés sont Facebook et Twitter, qui représentent près d’un quart du trafic Internet à Macha. Les analyses montrent que plus de la moitié des messages s’échangent entre des utilisateurs locaux.
Depuis sa création, Macha Works a engendré quelque 300 emplois à plein temps et 700 emplois saisonniers. La communauté est dynamique : les activités foisonnent dans divers domaines, beaucoup construisent de nouvelles maisons, ouvrent des commerces et développent des activités d’appui. La réussite de Macha fait des émules : d’autres villages tentent d’adapter et de répliquer son parcours.
Plusieurs communautés rurales de Zambie et une communauté du Zimbabwe ont créé leurs propres coopératives pour développer l’accès rural à Internet. Celles-ci ont vu le jour grâce à une collaboration avec Zambia House of Chiefs et en invitant ouvertement d’autres communautés à bénéficier d’appuis et de formations. Près de 40 autres communautés rurales du pays sont soit en train de se former aux pratiques de Macha Works et de créer leur <Nom de la communauté> Works, soit en train de conjuguer les talents locaux afin de mettre en œuvre un programme global.
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Gertjan van Stam est entrepreneur social chez Macha. Voir son profil en ligne.
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Liens corrélés
Macha Works. Théorie du changement
Macha Works! Article dans Frontiers of Society On-Line



