ICT Update, un bulletin d'alerte pour l'agriculture ACP

mars 2008

Préserver la part du lion

Dr Hans de Iongh

La technologie mobile et satellitaire conjuguée aux connaissances des éleveurs nomades camerounais permet de réduire les risques d’attaques du bétail par les lions.

Chaque année, les lions tuent des centaines de vaches, de moutons et de chèvres aux alentours du parc national de Waza au nord du Cameroun. Ce prélèvement coûte chaque année des milliers de dollars aux éleveurs dont le bétail paît librement sur ces grands pâturages. La communauté locale n’y voyait jusqu’ici qu’un tribut naturel à payer pour son activité. Mais les attaques se sont multipliées au cours des cinq à dix dernières années, émoussant la tolérance des éleveurs. Pour protéger leur bétail, ils abattent désormais les lions, dont le nombre décroît déjà.

Des chercheurs de l’institut de sciences environnementales (CML) de l’université néerlandaise de Leiden travaillent dans cette région depuis 1990 et estiment à 300 le nombre total de lions présents sur le territoire camerounais, dont une cinquantaine dans le parc national de Waza. Le parc lui-même souffre d’un manque d’investissements publics et de visiteurs, le privant des fonds nécessaires à l’érection de clôtures et à la prise d’autres mesures de sauvegarde de la faune et la flore.

« La situation est très complexe », dit le Dr Hans de Iongh, qui dirige le programme Afrique à la CML. « Le nombre de proies naturelles pour les lions est en diminution dans le parc. Ce déclin est dû en grande partie au braconnage, mais aussi à d’autres facteurs environnementaux locaux, comme la sécheresse, sans oublier les maladies et le manque d’argent. Ces quatre dernières années, par exemple, il n’y avait que cinq gardes-chasses pour surveiller un territoire de 1 700 kilomètres carrés. Les choses se sont améliorées depuis que 14 gardes supplémentaires ont été recrutés début 2008. »

Face à la disparition de leurs proies naturelles, les lions doivent franchir les limites du parc pour trouver leur pitance. Cette quête les conduit à s’approcher des communautés autochtones locales et du bétail domestique. Le renforcement et l’amélioration des enclos traditionnels pour le bétail constituent une solution efficace pour les éleveurs sédentaires, mais pour les éleveurs semi-nomades Bororo, les choses ne sont pas aussi simples.

« Nous travaillons avec les communautés », explique le Dr De Iongh, « et leur demandons ce qu’elles savent des déplacements des lions dans la région pour voir si certains individus posent problème. Le fruit de nos conversations et de nos propres recherches nous apprennent que le problème est malheureusement d’ordre plus général. Tous les lions ou presque s’attaquent à un moment ou à un autre au bétail. Abattre certains individus ne résoudrait pas le problème. »

Combiner les technologies

En concertation avec la communauté et l’université locales, l’équipe du CML s’est lancée dans une étude précise des déplacements habituels des lions, afin de délimiter les zones de risque de conflit entre ces prédateurs et les éleveurs.

« Nous savions déjà que les lions avaient tendance à rester dans le parc durant la saison sèche », explique le Dr De Iongh. « En cette saison, tous les animaux se regroupent autour de quelques points d’eau. Les proies s’y concentrent et pour les lions, c’est comme un supermarché. Pas besoin de sortir du parc. Durant la saison des pluies, les proies se dispersent sur une zone plus large, l’herbe est plus haute et camoufle plus longtemps les lions. Ceux-ci s’aventurent au-delà des limites du parc ; si loin en fait, qu’on nous a rapporté des attaques à plus de 40 km de distance. »

Pour obtenir des informations précises sur les déplacements des lions dans cette zone, l’équipe a utilisé un système qui combine deux types de technologies : le système mondial de localisation (GPS) et la téléphonie mobile (GSM). Cette méthode avait déjà été utilisée par le parc Kruger en Afrique du Sud, où des chercheurs avaient combiné les deux systèmes sur un collier placé autour du cou d’un lion anesthésié.

La partie GPS du collier pointe vers le ciel et communique avec les satellites en orbite terrestre. Les satellites renvoient la position exacte – latitude et longitude – du lion au fur et à mesure de ses déplacements. Cette information est ensuite transmise à la partie GSM du collier qui, à la manière d’un téléphone mobile, les envoie à intervalle régulier sous forme de texto vers un numéro présélectionné.

Les zones ouest et sud du parc, où se concentre actuellement l’étude, sontcouvertes par un réseau cellulaire. Quand le lion entre dans ce périmètre, les coordonnées de ses déplacements – y compris la température et la vitesse – sont relayées du collier GPS-GSM vers le site web d’Africa Wildlife Tracking, une société sud-africaine spécialisée dans les systèmes de pistage de la faune. Les membres de l’équipe de recherche peuvent accéder à ce site web à partir de n’importe quel ordinateur équipé d’une connexion Internet. Ils peuvent ainsi récupérer les données et retracer l’itinéraire emprunté par le lion. Le collier est équipé de piles longue durée afin de garantir la transmission des données durant plusieurs mois.

« Avant, nous nous servions de simples colliers radio », dit le Dr De Iongh, « dont les transmissions hautes fréquences pouvaient être captées par un récepteur radio. C’était beaucoup de travail : il fallait pister le lion à moins de 5 km, en se plaçant généralement sur un point élevé comme une colline, pour « acquérir la cible ». Mais si vous le perdiez, il fallait louer un avion pour survoler la zone et essayer de retrouver le signal. Le nouveau système est bien plus rentable car on peut pister le lion 365 jours par an et télécharger les données directement depuis le web. » L’équipe utilise un récepteur spécial pour télécharger les données directement depuis le collier lorsque le lion sort du périmètre couvert par le réseau GSM.

Ces trois dernières années, l’équipe du CML a placé des colliers sur cinq lions du parc de Waza. Les chercheurs brossent progressivement un tableau précis des déplacements des lions lorsqu’ils franchissent les limites du parc. Cette recherche a montré que les lions avaient des itinéraires réguliers et avaient tendance à séjourner sur certains territoires.

La prochaine étape consistera à déterminer où les éleveurs Bororo emmènent leur bétail. Ils ont des itinéraires traditionnels de pâturage, appelés couloirs à bétail. À partir des informations fournies par ces éleveurs, les chercheurs ont pu reporter ces axes habituels sur une carte. Pour avoir une idée plus précise de l’itinéraire emprunté par le bétail, l’équipe a installé des colliers de pistage GPS sur plusieurs zébus appartenant à des éleveurs nomades.

Action urgente

Il est encore trop tôt pour apporter une solution définitive aux conflits entre éleveurs et lions mais dès qu’elle disposera d’un peu plus de données, l’équipe pourra commencer à envisager divers scénarios avec la communauté et les organisations locales. Un des scénarios envisagés serait de modifier le parcours des couloirs à bétail en concertation avec les éleveurs nomades. S’il s’avère que les lions se rendent systématiquement dans certaines zones, les éleveurs pourraient emprunter des parcours plus sûrs, loin de leurs ennemis jurés.

Une autre piste associerait les organismes de sauvegarde en leur demandant « d’adopter » le parc et d’en assurer la gestion. À partir des données recueillies par l’équipe de recherche, ces organismes pourraient investir dans les infrastructures du parc et recruter davantage de gardes-chasses pour réduire le braconnage et ainsi laisser aux lions suffisamment de proies naturelles tout au long de l’année. Les revenus supplémentaires pourraient également financer l’érection de clôtures autour des villages voisins afin de préserver le bétail local de razzias nocturnes. Ces idées ont été appliquées avec succès dans d’autres parcs africains et pourraient promouvoir le tourisme dans la région. Les revenus touristiques pourraient être répartis entre les membres de la communauté et investis dans des projets d’amélioration locaux, notamment dans la construction de pompes à eau et d’écoles.

Il faut manifestement faire quelque chose pour prémunir le bétail des attaques des lions. Mais sans doute est-il plus urgent et plus important de faire quelque chose pour protéger les lions eux-mêmes. Comme l’explique le Dr De Iongh, « À un moment donné, nous allons franchir une barre cruciale en termes de lions abattus. Avec une population aussi petite et isolée, ils pourraient tous disparaître en moins de cinq ans. »
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Hans de Iongh dirige le programme Afrique à l’Institut des sciences environnementales (CML) de l’université de Leiden, Pays-Bas.

02 avril 2008



http://ictupdate.cta.intfr/Dossiers/Preserver-la-part-du-lion/(issue)/42


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