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Effets des apps sur les communautés agricoles

How apps impact farming communities

On a beaucoup mesuré la réussite des applications mobiles dans le secteur agricole sur un plan quantitatif, mais quel effet ces apps ont-elles eu plus globalement sur les communautés?

Des ressources considérables ont été investies dans la création d’applications mobiles pour le secteur agricole des pays ACP. Ces évolutions ont permis d’accélérer le développement des réseaux mobiles et de réduire le prix des portables. Jusqu’ici, le succès des apps se mesure essentiellement par le nombre d’abonnés et par des études de cas individuelles auprès de paysans.

Ce qui n’a pas encore été mesuré correctement, c’est l’effet des apps agricoles sur les communautés dans leur ensemble. Trois universitaires kényans, Mary Wangari Mutiga, Simon Ndogo Ndung’u et Moses Mwangi Thiga, ont mené en 2013 une étude intitulée « The role of farming mobile applications in community development », relatant leur observation des effets de M-Farm sur la communauté kényane de Kinangop. L’étude montre que cette app en particulier a favorisé l’adoption de pratiques agricoles commerciales au sein de la communauté, un accroissement des revenus et une amélioration des moyens d’existence. Ses effets se sont bel et bien fait ressentir aux plans économique, social et culturel.

Introduction de M-Farm à Kinangop

M-Farm est un logiciel agro-industriel qui fournit d’importantes informations à ses clients, généralement des paysans, des fournisseurs et des transformateurs, via leurs téléphones portables. Il permet aux paysans de communiquer et de travailler ensemble à tout moment. Les abonnés peuvent envoyer des SMS à un numéro pour obtenir des informations telles que le prix de vente des produits agricoles sur les marchés de différentes régions. M-Farm les aide aussi à vendre et à acheter collectivement leurs produits à bon prix afin de maximiser leurs bénéfices et de les protéger des intermédiaires véreux.

L’application M-Farm a été introduite dans le district de Kinangop en 2010. Kinangop est une région densément peuplée et bien alimentée en eau du comté de Nyandarua, au nord de Nairobi. La pluviosité moyenne y est de 1 000 mm par an, ce qui en fait une région idéale pour cultiver toute l’année. Depuis des lustres, la plupart des paysans de la région se contentaient d’une agriculture de subsistance en cultivant le maïs, le haricot, le chou frisé, le chou et la pomme de terre. Depuis peu, les pois mange-tout et le sugar snap ont été introduits pour tenter de diversifier les cultures et d’en commercialiser une partie.

L’app a été testée auprès de quelques paysans afin de déterminer son applicabilité dans cette région et dans cette communauté agricole précises. Le maniement de l’app a ensuite été expliqué à l’ensemble de la communauté ainsi que les façons d’en tirer parti. S’en est suivie une série d’activités de formation, qui ont permis aux paysans de s’abonner et de commencer à entrer leur production et leurs prix dans le système.

Impact économique sur la communauté

L’étude de 2013 relative aux applications agricoles visait à déterminer l’impact économique, social et culturel de M-Farm sur la communauté. Plusieurs facteurs ont été pris en compte pour évaluer l’impact économique:

  • le rendement agricole
  • les dépenses
  • l’épargne
  • le niveau de vie

Des améliorations ont été rapportées dans tous ces domaines. Aux dires des paysans, leurs rendements agricoles ont augmenté. Leurs dépenses ont baissé : le coût moyen de leurs engrais est en effet passé de 4 000 à 2 500 KES le sac depuis qu’ils ont plus d’informations sur les intrants. Cette baisse des coûts leur a permis d’étendre la surface cultivée. Certains disent avoir triplé cette surface. Quant à l’épargne, les paysans disent l’avoir quintuplée depuis qu’ils utilisent M-Farm.

Plusieurs questions ont été posées aux paysans concernant divers aspects liés à leur niveau de vie. Pas moins de 92 % d’entre eux disent avoir réussi à améliorer le type d’habitation familiale, passant de structures en briques crues à des habitats (semi-)permanents. Ils ont également pu s’acheter des vêtements de seconde main de grande qualité, alors qu’ils se contentaient auparavant de seconde main à bas coût.

Le régime alimentaire familial a lui aussi changé. Les paysans ont les moyens de se payer d’autres féculents comme le riz et le maïs, et plus seulement des pommes de terre. Les fruits et des protéines animales comme les œufs, la viande et le lait sont aussi devenus financièrement abordables. Et en termes d’éducation, les paysans peuvent désormais payer les fournitures scolaires nécessaires à leurs enfants, ce qui n’était pas le cas avant d’utiliser M-Farm.

Impact social sur la communauté

L’impact social de M-Farm a été évalué sur la base des facteurs suivants:

  • le changement de statut social
  • la formation de groupes
  • l’initiation à de nouvelles organisations
  • les nouvelles pratiques agricoles
  • l’emploi des jeunes

Les paysans interrogés pour cette étude considèrent avoir acquis un meilleur statut social. Ils peuvent désormais envoyer leurs enfants dans de meilleures écoles, offrir des loisirs à leur famille et même acheter une voiture. Les paysans de Kinangop ont également commencé à former divers groupes, comptant 1 283 membres au total, en vue d’améliorer la productivité et de les aider à mieux commercialiser leurs produits (voir l’encadré).

Grâce à M-Farm, les paysans ont fait la connaissance d’autres organisations, ouvrant la voie à diverses collaborations. Avec la Kenya Cooperative Creameries, tout d’abord, une société de transformation du lait ; avec la FAO ensuite, l’agence onusienne qui soutient une production durable de denrées dans des pays comme le Kenya et qui soutient les initiatives prises par les communautés paysannes ; avec Amiran, enfin, un fournisseur de technologies agricoles, de serres, de produits chimiques et d’engrais. Ils ont également acquis de nouvelles façons de faire : recourir à l’expertise d’agents agronomes, diversifier les cultures et se servir du portable pour obtenir des informations agricoles.

Une autre amélioration essentielle concerne l’emploi des jeunes. La diversification de la production leur a ouvert des emplois dans des activités comme les semailles, la pulvérisation, le désherbage et les récoltes, la vente d’intrants, la fourniture de transport et l’enseignement des nouvelles méthodes agronomiques aux jeunes agriculteurs. L’emploi des jeunes a des répercussions très positives sur la communauté, par la diminution de la délinquance et de la dépendance dues à l’absence de revenus réguliers.

Impact culturel sur la communauté

L’impact culturel de M-Farm a été évalué sur la base des facteurs suivants:

  • les nouveaux modes de commercialisation
  • les nouvelles façons d’accéder à l’information
  • un nouveau système de croyances
  • l’implication des femmes

M-Farm a initié les paysans à de nouvelles méthodes de commercialisation de leurs produits, via leur portable, Internet et les journaux, par exemple. Il leur a également montré de nouvelles façons d’accéder à l’information, via les agents de vulgarisation, le portable, Internet et la radio. Ces nouvelles technologies ont modifié le système de croyances agricole des paysans. Ils n’envisagent plus l’agriculture comme un moyen de subsistance, mais comme une activité commerciale, tournée vers les marchés. Ce changement de mentalité les a amenés à envisager d’autres cultures dans leur région. Enfin, le rôle des femmes dans l’agriculture s’est nettement amélioré depuis l’arrivée de M-Farm dans le district. Outre leur participation aux travaux agricoles, elles sont maintenant associées à la gestion et à la vente de la production.

Une idée plus précise des effets

M-Farm a profondément impacté le district de Kinangop, tant au plan collectif qu’individuel. Beaucoup reste néanmoins à faire pour améliorer le développement et accroître l’usage des applications mobiles dans le secteur agricole des pays ACP. Certes, l’usage de l’application a engendré la formation de groupes, mais ceux-ci doivent encore croître et se diversifier pour se lancer dans le marché du détail et de l’exportation. Les paysans n’ont, par exemple, pas constitué d’organisation d’épargne et de crédit, alors qu’elle serait utile pour les inciter à économiser et à s’assurer le financement de leurs activités professionnelles.

Il faudrait que nous nous fassions une idée plus précise de l’effet des apps mobiles sur les communautés paysannes, mais il faudrait pour cela disposer d’informations plus détaillées. L’étude effectuée à Kinangop, par exemple, révèle que les paysans de ce district ne tiennent pas une comptabilité précise de leurs revenus, dépenses ni de la production. Une bonne compréhension des effets des applications mobiles sur les communautés se traduirait certainement par des investissements constants dans leur développement. De même, l’utilisation de ces apps à grande échelle ouvrirait probablement la voie à de nouvelles apps, plus innovantes encore, dans le secteur agricole.

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In October 2013, the Technical Centre for Agricultural and Rural Cooperation ACP-EU (CTA) put out a call for papers, case studies and synthesis papers. The purpose of the call was to publish and disseminate experiences and success stories in ACP countries - or experiences and success stories that were relevant to ACP countries - that can inspire the rejuvenation of smallholder agriculture there.

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