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Résilience de l’agriculture familiale

Resilience in family farming

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Comment décririez-vous le concept de « résilience » dans le contexte de l’agriculture familiale ?

Dans le contexte de l’agriculture familiale, la résilience désigne les capacités d’une famille d’exploitants, lorsqu’elle est confrontée à différents aléas ou changements externes, à ne pas compromettre et même à assurer le rétablissement des caractéristiques essentielles et structurelles qui la définissent. Ces « caractéristiques » englobent toute volonté commune aux membres d’une famille quant à ce qu’ils veulent continuer à être et à faire. Bien que la résilience s’appuie sur les besoins et droits humains fondamentaux, elle met l’accent sur trois problématiques sensibles. Premièrement, les critères qui définissent la résilience sont normatifs, spécifiques aux différentes familles et socialement définis. Certaines familles, par exemple, préfèreront prendre le risque d’émigrer ensemble pour préserver l’intégrité du groupe plutôt que d’envoyer un des leurs à l’étranger et bénéficier d’envois de fonds. D’autres privilégieront la famille ou la foi plutôt que l’accroissement de leurs revenus. La résilience ne peut donc jamais être un modèle générique qu’on impose depuis l’extérieur. Deuxièmement, le caractère conservateur de la résilience peut exercer une forme d’oppression. L’amélioration de la résilience à un certain niveau peut la dégrader à un autre niveau. Dans certaines situations, les « chocs » affectant la résilience familiale (au sens habituel du terme) peuvent véritablement transformer tout le système familial et améliorer l’équité pour générer, à terme, un type de résilience plus systémique, équitable et durable. Enfin, la résilience est à la fois un processus qui concerne les phénomènes d’adaptation et un processus qui s’adapte lui-même. La résilience s’appuie sur les capacités procédurales, cognitives, culturelles, relationnelles et socialement normalisées de groupes familiaux à réfléchir et à se transformer. C’est aussi vrai pour les individus que pour communautés ou les villages.

Quel rôle jouent les TIC pour le renforcement de la résilience dans le contexte de l’agriculture familiale ?

Précisons d’emblée que les TIC ne désignent pas seulement les ordinateurs et les réseaux numériques. Le projet européen HarmoniCOP sur les outils permettant la participation du public, qui a été mené entre 2002 et 2005, a défendu avec force la conviction que les « technologies » ne se limitaient pas aux technologies numériques. D’autres objets technologiques (cartes, maquettes en 3D, jeux, capteurs analogiques, papier-carton et pense-bêtes, abaques, etc.) sont couramment utilisés ou adaptés aux besoins en matière d’information et de communication. Ils sont particulièrement pertinents dans un contexte où les TIC informatisées sont moins courantes ou moins facilement accessibles, que ce soit par manque de financement ou d’accès à l’électricité. Le rôle potentiel des TIC est directement lié à la valeur que les individus accordent à l’information en fonction de leurs environnements social, naturel et culturel. Ajoutons que l’utilisation des TIC façonne la pensée, les préférences et les actions des individus. Les TIC sont avant tout une sorte de « partenaire », plutôt qu’une « source » d’information. Lorsque l’on se penche sur la résilience, il convient donc de prendre en considération les individus et leur famille dans leur environnement, ce qui motive leurs décisions et leurs actions, ainsi que la manière dont l’utilisation des TIC par d’autres « partenaires en matière d’information » les affecte. C’est également un problème d’ordre éthique. L’impact des TIC est multiple : elles peuvent avoir une incidence directe sur l’environnement biophysique. Les TIC fournissent des informations qui n’étaient pas accessibles auparavant. Elles sont utilisées pour recueillir et archiver des données, pour traiter l’information et créer les conditions propices à des interactions et à la communication. Ce sont des outils d’appui pour établir des accords et des conventions, elles sont utilisées à des fins de contrôle et d’évaluation et, enfin, elles jouent un rôle important dans la création et la gestion de petites entreprises, y compris les exploitations familiales. Sans oublier que l’utilisation des TIC procure aussi du plaisir et de l’amusement, c’est d’ailleurs une des raisons principales de leur utilisation. Par l’entremise des TIC, les individus utilisent souvent les médias sociaux pour demander de l’aide, attirer l’attention sur soi ou pour coordonner une action collective.

Dans quels domaines les TIC pourraient-elles permettre d’améliorer la résilience des exploitants familiaux ?

Il m’en vient au moins cinq à l’esprit :

  1. Les TIC permettent des économies de temps. Le transfert d’information qu’elles permettent peut se substituer à l’obligation de se déplacer ou de voyager et donc modifier les liens sociaux. L’économie de temps réalisée est parfois très importante.
  2. Les TIC favorisent l’accès aux ressources, qu’elles soient matérielles ou immatérielles. Les TIC peuvent aider les individus à affronter la complexité et leur permettre d’accéder à davantage d’options de décision, bien qu’ils prennent ainsi le risque d’être submergés d’information et donc de perdre de vue leurs objectifs.
  3. Les TIC peuvent favoriser les interactions sociales. La plupart des structures sociales (les réseaux sociaux dans le sens traditionnel du terme, avant l’arrivée de Facebook) sont des structures préexistantes qui sont en grande partie supportées par les réseaux électroniques. Mais, dans le monde des TIC, il existe plusieurs façons d’étudier et de coordonner l’engagement social. Notons que le modèle de socialisation qu’offrent les TIC se substituera au contenu et aux protocoles sociaux dits « normaux ».
  4. Les TIC peuvent potentiellement anticiper différents scénarios (et limites) pour le futur, ainsi que leurs conséquences, notamment en ce qui concerne la participation, qui favorise l’acceptation et l’engagement. Si on les associe à une vision dynamique de la résilience, les TIC devraient jouer un rôle clé dans la capacité d’adaptation des familles, ainsi que pour leur aptitude à imposer des changements et à se donner les moyens de le faire sur le plan de l’évolution.
  5. Les TIC peuvent avoir un impact sur la justice sociale et sur les facteurs limitant la résilience. Les TIC ne sont pas toujours mises à la disposition de tous les citoyens. En revanche, si l’équité est prise en compte lors de la conception, leur pertinence au niveau local s’en trouvera grandement renforcée. Puisque leur coût diminue progressivement, les TIC permettront d’ouvrir de nouveaux secteurs d’activité dans un nombre croissant de pays. Les TIC peuvent remodeler la façon de penser des individus et leur permettre de s’affranchir de la norme, qu’elle soit politique ou religieuse et renverser le rapport de force en matière d’information au sein des cercles familiaux et des communautés. Ajoutons que les TIC n’ont pas le pouvoir de modifier directement les conditions physiques et politiques des familles confrontées aux prix pratiqués sur les marchés internationaux, aux conflits ou à une forme d’oppression locale. En revanche, elles génèrent un changement social qui, à long terme, aura très certainement un impact sur la résilience. Gardons à l’esprit toutefois que ce changement pourrait bien réduire la résilience de certains au bénéfice d’autres.

Comment les TIC peuvent-elles aider les exploitants familiaux, en particulier les plus pauvres, à s’adapter au changement climatique et à en atténuer les effets ?

L’adaptation au changement climatique nécessite la combinaison des capacités des agriculteurs et de leur environnement, y compris le contexte politique dans lequel ils vivent. Puisque nous ne savons pasgrand-chose sur les événements réels à venir, la question de la restructuration sociale est centrale, car elle peut potentiellement ouvrir la voie à une société qui s’adapte. Une véritable société qui s’adapte est un concept profondément radical qui se heurte souvent au pouvoir en place. Les agriculteurs, les communautés auxquelles ils appartiennent et les autorités régionales devraient s’allier pour évaluer et formuler ensemble les conditions pour entreprendre des actions mutuellement avantageuses ; ils devront tout particulièrement s’efforcer de lever la plus grande incertitude liée au changement climatique, c’est-à-dire l’incertitude quant à la réponse sociale globale (et non pas de savoir si les températures augmenteront de 2 ou de 4°c). C’est précisément le fait de poser la question de l’adaptation et d’organiser des sessions de dialogue sur les stratégies, les conditions et les politiques qui génèrera la réponse sociale. Il ne s’agit pas ici d’une observation relativiste : les inondations feront des victimes et les digues seront trop peu élevées. Pour trouver d’éventuelles solutions grâce aux TIC, il convient de combiner différentes connaissances et de faire l’arbitrage par rapport à la vérité, avec l’appui des institutions.

Quelles sont les contraintes liées à l’utilisation des TIC dans le renforcement de la résilience de l’agriculture familiale et comment peut-on les dépasser ?

On distingue plusieurs contraintes, comme l’alphabétisation, l’accès à l’énergie, le coût élevé des TIC et des services liés aux TIC et les barrières linguistiques et culturelles. Mais des solutions à certains de ces problèmes existent. Les TIC pourraient être conçues pour des personnes illettrées. Les individus ayant un accès limité à l’énergie pourraient bénéficier de dispositifs électriques autonomes. On pourrait très certainement abaisser le coût des outils et des services. Il convient également d’encourager les personnes travaillant dans le secteur agricole à concevoir leurs propres TIC pour que celles-ci répondent aux besoins locaux.

À l’avenir, comment les TIC pourront-elles accroître la résilience des exploitants familiaux ?

Différentes mesures pourraient être prises pour favoriser la participation liée à la résilience. On pourrait construire des académies de formation aux TIC locales pour accompagner la conception d’outils informatiques adaptés aux besoins locaux. Il importe également de créer une culture de collaboration au sein de laquelle différents secteurs s’associent pour développer un modèle compatible dans les dits secteurs. Il est également impératif de ne plus réfléchir uniquement à partir des données brutes pour formuler des solutions : il faut agir sur les processus, les flux de travail et les procédures. Enfin, il est nécessaire que nous tenions compte des différents points de vue et perspectives afin de les intégrer techniquement.

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The use of ICTs to access big data for farming purposes may well lift the status of the profession of farming as a whole – for both family farmers and young people.

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